— Eh bien, vos pensers, Divin, vous ne les dites pas.

— J’écoutais ; la voix de madame de Juvisy est couleur orangé, ce soir. Est-ce que ce n’est pas délicieux de l’entendre, de vous regarder, de toucher les soies douces de votre robe, de respirer ces parfums, de causer avec vous jusqu’à ce que je sois las à mourir et que tout danse dans ma tête ; est-ce que toutes ces heures-là ne sont pas charmantes, est-ce que le plaisir le plus exquis n’est pas d’être amoureux sans espoir ?…

Et le jeune homme penchait en avant sa tête fine et, avec une sorte de détachement, prenait et portait à son visage un pan de la robe de madame de Vaubonne.

— Oui, mon Divin, vous avez raison.

— Alors, pourquoi ne vivons-nous pas toujours ainsi ?

— Qu’est-ce que vous entendez par toujours ?

— Je vais vous l’expliquer, et il étendit les bras : votre vie, toutes nos vies sont stupidement gaspillées, il y a longtemps que j’y songe, que je cherche… Je me suis dit un soir : mais pourquoi ne serait-on pas délicieusement et suprêmement heureux ? n’avons-nous pas tout pour cela ? Il n’y aurait qu’à vouloir, qu’à mettre de l’ordre et de la méthode dans ce désordre des existences ; les beaux vers se font-ils sans règles ? Plus ils sont travaillés, plus ils sont parfaits ; eh bien, vous ne travaillez pas votre vie, vous ne savez pas en faire un sonnet ; si vous voulez, je vais vous l’apprendre : l’inspiration m’est venue tout à l’heure en regardant le feu !

Il se tut un moment et Roseline, attentive et demi-souriante, ne bougea pas ; il reprit :

— N’est-il pas horrible de penser qu’ici, dans ce cadre charmant où tout caresse, devant une femme comme vous, qui êtes jeune, qui êtes exquise, des brutes idiotes viennent raconter toutes les turpides affaires de l’ignoble monde des imbéciles et des rapaces, que vous les écoutez, que vous vous y intéressez, que de vos lèvres faites pour les paroles d’amour, vous parlez de ces bas trafics, de ces pestes qui dévorent le monde, de meurtres, d’empoisonnements, que vous songez à cela, que vous lisez des feuilles qui en regorgent, qu’on s’entretient devant vous de toutes les tristesses de la terre, et que vous ne comprenez pas que cela est fatal à la beauté, fatal à l’esprit, que vous pourriez devenir une créature suprêmement intelligente, affinée bien plus encore que vous ne l’êtes, à ne regarder, à n’écouter, à ne dire que des choses belles, gaies, amoureuses, jeunes comme vous, à mettre enfin de l’ordre, de la suite dans vos plaisirs, et ne faire de la vie qu’un plaisir non interrompu.

— Et comment ferons-nous cela, Divin ? Car je veux bien, moi.