Il passa sa main sur son visage, ferma les paupières et les releva d’un mouvement brusque qui donnait à ses yeux bruns l’apparence d’avoir été subitement éclairés, puis de sa voix un peu chantante :

— D’abord, madame, nous nous unirons vous, moi et d’autres, nous serons quelques-uns et nous ne connaîtrons plus que ceux-là ; quelques femmes comme vous, trois ou quatre hommes, et nous nous associerons pour jouir de la vie ; ne trouvez-vous pas que c’est bien vieux et démodé les histoires d’amant et de maîtresse, et qu’il ne peut y avoir une plus sotte manière de gaspiller sa jeunesse ? Il faut aimer, mais ce plaisir-là est fugitif ; les nôtres doivent être longs et délicats, il ne faut entre nous ni jalousie ni éléments de troubles : nous parlerons des choses d’amour parce qu’il n’y en a pas de plus aimables, elles nous égayeront, mais voilà tout ; nous bannirons absolument toutes les idées tristes ; nous prendrons ce qu’il y a de bon et de délicieux dans la vie : la musique, la poésie, l’art, la joie ; vous autres femmes, vous vous engagerez à cultiver votre beauté, à chercher toutes les inventions pour l’augmenter, à être toujours vêtues pour le plaisir des yeux, à avoir des maisons où il soit charmant de vivre, avec des fleurs, des lumières et des parfums. Et nous, nous ne penserons qu’à vous plaire, qu’à vous apprendre à être heureuses et à être belles ; nous serons vos serviteurs et vos esclaves, mais jamais vos amants. Que dites-vous de mon idée, madame ?

— Je dis, mon poète, que je la trouve digne d’être réalisée, et nous allons piocher cela ; d’abord, pour être pratiques, qu’est-ce que vous faites des maris ?

— Nous les prendrons s’ils y tiennent, seulement ils s’engagent à ne jamais nous troubler, à oublier qu’ils sont autre chose que des amis, et nous, nous promettrons de n’être pas jaloux d’eux et d’ignorer qu’il y aura des heures où ils seront les maîtres.

— Et quel sera l’avantage pour eux ?

— Mais de vous voir plus belles ; car, croyez-le bien, quelques mois d’une vie parfaitement harmonieuse, joyeuse et douce rendraient belles toutes les femmes ; n’êtes-vous pas bien lasse de la façon dont on parle autour de vous, est-ce que vous n’êtes pas écœurée de toutes les laides dépravations ? Ah ! soyons corrompus ; mais si nous le sommes, qu’au moins notre corruption sente bon ; sachez être des patriciennes, c’est-à-dire des créatures planant au-dessus de toutes les réalités sordides de la vie.

— Eh bien, Divin, entourons-nous donc de la bonne odeur de la corruption ; comment entendez-vous que nous passions notre temps ?

— Nous réglerons tout cela plus tard, réunissons-nous d’abord ; et puis on donnera la loi. Tenez, madame de Juvisy a fini de chanter, appelons-la, c’est une muse, elle me comprendra.

Roseline marcha vers une des portes de communication et se tenant debout appuyée contre les draperies de soie vert pâle, elle dit :

— Venez donc un peu par ici, vous autres.