Madame de Juvisy, vibrante encore des sons qu’elle avait évoqués, s’était jetée sur un fauteuil bas avec un affaissement de tout son être ; elle se redressa, se leva et d’un geste harmonieux, caressant les plis de sa robe blanche à raies jaunes, alla vers Roseline ; elle était toute brune, toute fine, avec des yeux sombres, voluptueux et presque cruels ; ses manches de velours jaune, très larges et bouffantes, élargissaient son buste mince ; elle avait vingt-trois ans, et un visage encore presque enfantin ; elle avait remis toutes ses bagues à pierreries lumineuses et ployait ses doigts nerveux pour les dégourdir. Didier la suivit.
— Vous aussi, Baugé, appela Roseline de sa voix sonore. Armand prendra votre jeu, nous avons à vous parler.
M. de Juvisy à qui son partenaire était indifférent et qui se trouvait content pourvu qu’il pût jouer, ne fit aucune opposition ; les cartes changèrent de mains, et Baugé entra à son tour dans le petit salon ; Roseline leur fit signe de prendre place sur le large divan d’angle, et elle-même, s’asseyant en face d’eux sur un fauteuil un peu élevé et répondant à l’interrogation de tous leurs yeux :
— J’ai quelque chose à vous proposer.
— Dites, ma chère ; c’est l’heure des secrets, répondit madame de Juvisy.
— C’est une idée du Divin, commença Roseline, et une idée qui me paraît délicieuse ; il veut entreprendre de nous faire mener une vie qui soit belle comme un rêve, où tout sera plaisir.
— Et musique, madame, ajouta Monteux en regardant madame de Juvisy.
— Baugé, reprit Roseline, nous vous traitons avec la plus grande confiance, remarquez-le ; voici ce dont il s’agit : moi, Luce et deux ou trois autres femmes, des femmes de nos âges, nous allons nous unir pour rendre nos existences plus agréables, nous vivrons pour nous-mêmes, pour être plus belles, plus intelligentes, plus aimées ; et nous ne voulons pas d’amants ou du moins nous n’en parlerons jamais ; nous nous réunirons pour passer des heures agréables, nous chanterons, nous danserons, nous écouterons le Divin, et ceux qui auront à nous dire des paroles douces à entendre, défense expresse de jamais dans nos réunions faire allusion à aucune chose triste ; jamais de politique, jamais d’affaires, nous ne nous soucierons de rien si ce n’est de notre bon plaisir ; et notre seul devoir sera d’être belles et gaies.
— Mais, dit Didier, à ce régime vous ne vieillirez jamais ; cela devient une des formes de la sorcellerie.
— Taisez-vous et laissez parler Roseline, dit madame de Juvisy. Ah ! que cela me convient ; expliquez-moi bien la chose.