— Divin, expliquez vous-même maintenant, j’ai présenté la situation, développez-la.
— Mesdames, dit le poète de son intonation la plus caressante, nous allons, si vous le voulez, nous associer pour que toutes nos heures agréables aient des lendemains ; nous allons prouver combien la vie est belle, et que ce sont les sots qui la rendent tristes. Vous êtes charmantes, et celles qui viendront encore le seront aussi ; et malgré vos séductions, nous, vos amis, nous promettons de ne vous solliciter jamais d’amour et cependant nous serons amoureux de vous. L’horrible maladresse des femmes consiste à tout sacrifier à une chimère à laquelle elles ne tiennent nullement ; quelle plus grande folie que de perdre son repos, la joie de vivre pour un amant ? quel manque de goût qu’un scandale ; quelle humiliation pour une femme jeune et belle, qu’une de ces liaisons passagères et grossières ? Sur ces choses il faut jeter un voile, les êtres civilisés doivent prendre de l’amour ce qui les rend plus aimables, nous vous en donnerons toutes les menues monnaies, nous vous servirons et vous nous ferez le plaisir de nous dédaigner.
— Vous y tenez beaucoup au dédain ? demanda Didier.
— Énormément, nous ne serons heureux qu’à cette condition ; il nous faut à tous une entière liberté d’esprit, c’est une association d’élégance et de plaisir, elle ne sera durable qu’en respectant ce contrat.
— On le respectera, dit madame de Juvisy, je m’y engage avec joie.
— Vous voyez, Baugé, reprit Roseline, que même la morale est sauve, vous pouvez bien être des nôtres.
— Ah ! ne parlons pas de morale, dit Monteux, c’est la chose la plus immorale du monde : vivons et montrons ce que peuvent devenir des créatures humaines qui connaissent leur force ; toutes les femmes l’ignorent en général, ou elles apprennent la leçon trop tard ; être jeune et savoir, c’est la formule divine.
— Didier, vous nous direz vos secrets, demanda paresseusement madame de Juvisy.
— Je n’en aurai pas pour vous, madame.
— Et qui nous associerons-nous encore ? continua-t-elle, car Roseline et moi ce n’est pas assez.