— Madame la vicomtesse peut être tranquille, pas avant d’avoir arrangé notre petite affaire.

— M. Manassé est bien certain de son fait ?

— Oh ! absolument. Madame Manassé me connaît ; avant de m’intéresser à une affaire, je veux des garanties ; je les ai eues !

— C’est bien, Ludovic, je me fie à vous ; dites à madame Manassé que je ferai l’impossible pour décider mon mari. Ils tiennent beaucoup à son nom, n’est-ce pas ?

— Énormément, madame la vicomtesse.

Ludovic avait repris un fer, et, tout en causant, pour faire diversion, du dernier feuilleton de Lemaître, frisait délicatement le bout des cheveux de la vicomtesse, les releva négligemment, et elle-même de sa main adroite tamponna le petit nœud, et de ses doigts légers effleurant le tout, enleva l’air apprêté, et enfin se contempla longuement et sérieusement. Ludovic la regardait par-dessus sa tête dans le miroir tirant une mèche ici et là, puis lestement il ferma ses fers et les introduisit dans une pochette de velours bleu qu’il glissa dans son veston.

— Ludovic, rappelez-moi que je vous ai promis une pochette neuve.

— Très bien, madame la vicomtesse.

Et, avec vraiment bonne grâce, Ludovic sourit, s’incline et glisse jusqu’à la porte.

C’était un petit être délicieusement civilisé que Roseline de Vaubonne ; à vingt-quatre ans elle savait sur le bout des doigts la science de la vie ; juste assez d’esprit pour être drôle, et surtout un sens aigu et merveilleusement juste des réalités de l’existence, ce qui n’est pas précisément favorable au développement du cœur, mais derrière ce petit front étroit et bombé, réside une volonté tenace et surtout une perception admirablement nette de ce qu’elle veut ! Et elle l’a toujours su, et s’est mariée avec le sang-froid et le raisonnement d’une personne qui a tout compris et tout jugé ; et elle est partie résolument du point de vue que la vie est une duperie pour les âmes tendres et douces ; d’ailleurs honnête, sans le moindre goût pour le vice ou la débauche, mais parfaitement rouée et parfaitement égoïste. Son mari l’adore parce qu’elle a voulu qu’il en soit ainsi, et qu’elle s’est donné toutes les peines possibles pour cela. Avant tout, il faut qu’il fasse ce qu’elle veut, et Armand est bon garçon et faible, de complexion très amoureuse, et lui qui n’a jamais été gâté, est subjugué par les chatteries exquises de sa femme ; mais il a malheureusement quelques idées arriérées sur lesquelles il s’entête ! Ainsi, elle n’est pas parvenue à lui faire avaler M. Manassé, mais elle y arrivera… Du reste, elle ne déteste pas la lutte, et le pauvre Armand, par ses résistances inutiles, lui donne le plaisir de vaincre. Pour s’y préparer, elle a repris la toilette de ses mains et la continue avec la plus soigneuse attention, jusqu’à ce qu’un grattement de petits pieds derrière la porte lui fasse lever la tête. Sans se déranger, elle dit de sa voix sèche et un peu mordante :