Et charmantes dans leurs lainages élégants, découvrant du même mouvement gracieux la soie délicate de leurs jupons mousseux, elles partirent d’une allure légère et cadencée, Lolo regardant devant elle, tandis que Roseline tournait de droite à gauche sa tête fine, et de temps en temps arrêtant hardiment son regard sur quelque passant qui la dévisageait la bouche bée ; elle avait extrêmement conscience de l’admiration des cochers de fiacre et des ouvriers qui baguenaudaient sur sa route, et elle en était charmée ; ces sortes d’hommages passagers la flattaient plus que tout le reste ; elle en fit la confidence à Lolo et ajouta :
— Je serai joliment vexée le jour où on ne me parlera plus dans la rue.
— Comment, on te parle ?
— Un peu, ma chère, et on me suit, et je les fais marcher, c’est mon bonheur, ils ont l’air si bête ; il y a un grand escogriffe qui, l’année dernière, a fini par m’offrir son parapluie ; je lui ai ri au nez : si tu avais vu sa mine ! Aussi, quand j’ai une course désagréable, je la fais toujours à pied, cela change le cours de mes idées.
— C’est pourtant vrai ce que tu dis là.
— Je crois bien que c’est vrai ; avoue que tu aurais bien plus peur d’aller chez Didier si nous étions en voiture : cette machine qui vous traîne a toujours quelque chose qui impressionne, tandis qu’on se sent maîtresse de soi quand on frappe la terre du pied.
Et Roseline, en manière de démonstration, tape si fort l’asphalte, de sa bottine à talons plats, que cela lui vaut un long regard d’admiration étonné d’un flânant gardien de la paix, qui se meut lentement pour la voir de plus près. Roseline le remercie d’un joli sourire :
— Pauvre bonhomme, nous lui adoucissons un peu sa corvée ; il est très bien. Du reste, les hommes, à mon avis, sont tous aussi beaux ou aussi laids, comme on voudra ; pour moi, je ne vois pas grande différence ; nous avions, l’été dernier, à la campagne, un peintre qui était l’image de Didier, et c’est un joli homme, celui-là !
— Oui, il est très bien.
— Avoue-le donc carrément ; c’est trop amusant d’aller le trouver dans sa bauge. Comme c’est malheureux qu’il demeure dans une rue aussi calme, nous aurions ameuté le quartier ; j’adore cela, moi !