Elles étaient arrivées rue Bassano, où se trouvait le petit hôtel de Didier ; la rue était déserte, et elles ne recueillirent que les réflexions assez malhonnêtes d’un concierge grognon qui balayait la chaussée avec l’air de protester contre le sort. Roseline l’entendit et se mit à rire.

— Si j’avais été seule, j’aurais entrepris cet homme, mais j’ai eu peur de ta désapprobation, et puis nous aurions fait attendre Didier. Ah çà ! où est-ce son domicile ? elle n’en finit pas cette rue.

Et Roseline, le nez en l’air, examinait les numéros. Quand elle eut découvert celui qu’elle cherchait, elle sonna avec une désinvolture autoritaire, puis se retourna vers Lolo :

— Nous voilà à l’entrée de la caverne du monstre, préparons-nous à courir des périls !

Puis, d’une voix gaie, elle jeta le nom de Didier au valet de chambre qui leur ouvrait, le passa rapidement et poussa elle-même la porte vers laquelle il les conduisait.

La grande pièce était vide, rendue vivante seulement par les personnages qui se promenaient sur les hautes portières de tapisserie, dont l’une représentait une reine de Saba très humble et très magnifique, s’agenouillant devant un Salomon couvert d’une armure et casqué d’un haut cimier. Le feu flambait dans l’énorme cheminée monumentale, qui, à elle seule, occupait presque un panneau entier, élevant de chaque côté une colonnette de porphyre à reflets rouges qui soutenait les boiseries sculptées, où, au-dessus du foyer, s’encadrait un antique bas-relief en marbre ; aux immenses landiers à torchères s’accrochait un soufflet monstre portant sur une de ses faces, profondément sculpté dans le bois rehaussé d’or, un chevalier chevauchant un barbe au poitrail bombé. Devant cette cheminée s’allongeait un vieux coffre servant de banc et dont les peintures figuraient la promenade au bord d’une pièce d’eau, de beaux messieurs et de belles dames habillés à la mode du grand siècle.

Roseline s’y assit, en même temps qu’elle regardait autour d’elle. Un jour très doux régnait, arrivant à travers les rideaux de soie vert pâle drapés jusqu’à mi-hauteur des fenêtres à petits carreaux ; les murs étaient tendus d’une soie mate et quadrillée d’un rouge éteint sur lequel s’enlevait l’or des cadres et le poli des armes accrochées avec hasard ; une miséricorde de Tolède brillait, menaçante, dans sa gaine d’argent bruni ; les hauts meubles sombres se détachaient dans un relief majestueux ; de loin en loin, des tables incrustées, couvertes de bibelots et, groupées autour, d’immenses bergères et des fauteuils sévères à dos plats. Dans un coin, un animal héraldique, tigresse ou lionne, regardait de ses yeux de verre furieux et fixes, et d’un brûle-parfum japonais s’élevaient de bonnes senteurs…

— Didier nous attend, dit Roseline, mais c’est assez délicat de ne pas être là ; il est vraiment génial, ce garçon.

Le jeune homme arrivait tranquille et souriant ; il entra de l’air le plus simple du monde, sans empressement ni embarras, baisa la main aux deux femmes, jeta sur le feu une bûche qui provoqua un crépitement d’étincelles, et s’assit à côté de Roseline ; puis, s’adressant à Lolo :

— Eh bien, petite madame, avez-vous beaucoup d’idées pour bouleverser ma maison ?