— Ne trouvez-vous pas, madame, que lorsqu’on l’entend, on voudrait mourir d’amour. Ah ! moi, je veux chanter un jour avec lui, j’y suis décidée ; je lui enverrai ma photographie demain.

Madame Baugé, qui a écouté avec un peu de surprise, dit sur un ton d’aimable plaisanterie :

— Ne faites pas cette imprudence, chère enfant.

— Je me moque bien des imprudences ; je ne serai heureuse que lorsque je l’aurai entendu pour moi seule.

— C’est que vous êtes trop artiste, chère madame, murmura l’aimable comte d’Aveline.

Il s’est rapproché de plus en plus de Luce, et s’est enhardi jusqu’à lui prendre la main d’un mouvement câlin et familier ; c’est sa spécialité, à cet homme charmant, que la familiarité avec les jolies femmes ; il a tant de titres à cela : depuis quarante ans il ne vit que pour elles, pour être leur soutien, leur consolateur et leur conseil ; sa tendresse va naturellement à celles qui en ont le plus besoin ; il est si doux, si habile, si sûr ; les paroles sortent de sa bouche comme une banderole et vont fortifier les âmes faibles, toutes les Madeleines repentantes du grand monde ont connu le réconfort de ses entretiens, car il a vécu ses beaux jours au temps où le repentir était de mise, et ce qu’il a ramené à la surface de créatures aimables que l’on croyait noyées à jamais est prodigieux ; la ci-devant belle Corbenay est un de ses sauvetages les plus notoires ; c’est grâce à une tactique savamment inspirée qu’elle a surmonté les mauvais propos du monde, et qu’après une querelle conjugale dont le bruit était allé très loin, elle a pu, par d’habiles politesses et une succession intelligente de dîners et de flatteries, reconquérir une situation très enviable. Madame de Corbenay et madame Baugé ont pour d’Aveline des sentiments d’amitié et de considération très distinguée, et il est infiniment choyé par un grand nombre de beautés sur le retour ; par exemple les jeunes madames le tiennent en moindre estime.

Luce le regarde avec une aimable impertinence ; c’est quelque chose de presque curieux pour elle que ces empressements démodés. Elle répond très tranquillement :

— Certainement, que je suis artiste, et c’est la raison pourquoi j’en suis folle.

— Mais, ne croyez-vous pas, madame, demande madame de Corbenay de son parler pondéré et doux, que cela pourrait contrarier M. de Juvisy s’il vous entendait.

— Nullement, madame, et j’ai l’intention de le lui répéter demain matin à déjeuner.