— Nos appréciations de la vertu diffèrent sans doute ; qu’est-ce que vous aimez en elle, l’hypocrisie ?
— Comment, l’hypocrisie !
— Mais oui, avoir toujours l’air de préférer son mari ; n’est-ce pas, madame, que cela n’a jamais été possible ?
Madame de Corbenay, un peu embarrassée, hésite et finit par dire :
— Puisque le monde est organisé ainsi… et d’ailleurs il est certain que la vie commune amène l’affection.
— Oh ! bien, voilà une conclusion qui n’est pas la mienne, certes ; ce qu’on appelle la vie commune, c’est la liberté de discuter tous les sujets désagréables, un monsieur à votre côté qui se croit permis de vous parler de ses infirmités, de ses mauvais placements, de vous offrir sa société lorsqu’il est malade ou découragé ; je ne suis mariée que depuis six ans ; mais je doute que vingt ans de ce régime me le rendront plus cher ; c’est en dehors de la vie commune, au contraire, que je peux imaginer quelque chose qui ressemble à l’affection ; deux êtres qui ne se parlent que d’eux-mêmes, et sans la moindre référence à l’existence matérielle, ou aux conditions sociales ; vraiment, madame, vous trouvez agréable d’avoir depuis trente ans M. de Corbenay en face de vous à table ? Je pense pourtant qu’il n’a pas uniquement occupé votre pensée tout ce temps-là ; vous ne seriez pas aussi belle que vous l’êtes encore.
— Mon Dieu, madame, je n’ai pu empêcher les gens de m’aimer.
— Il y a quelque chose de si admirable à voir une jolie femme triompher de toutes les tentations, prononce d’Aveline d’un air inspiré.
— Eh bien, moi, je trouve ça bête, dit la belle Paule.
— Vous ne croyez pas qu’on puisse aimer et triompher de son amour, demande madame de Corbenay.