Madame Manassé assure y consentir volontiers, mais avoue ne pas s’en rendre compte.

— C’est parce que les gens ne veulent jamais réfléchir, dit Monteux, soyez persuadée qu’un repas comme celui que vous nous donnez est une œuvre d’art très délicate.

— Allons, Divin, dit Roseline en plongeant sa cuiller de vermeil dans une glace aux teintes de pierres précieuses, expliquez-nous un peu comment.

— D’abord, dit Monteux, en savourant le parfum délicat d’ananas et de framboises, le sens du goût est un des plus rares, et qui demande une culture spéciale, mais une fois qu’on le possède, il procure des sensations presque aussi harmonieuses que celles que donne une ouïe affinée. Voyez les menus de notre chère hôtesse ; elle a recours aux images les plus élégantes pour nous présenter les conceptions de son chef : d’abord le doux, sérieux et voluptueux potage, telle une ouverture discrète, éveillant notre attention ; la chose faite suit quelque petite combinaison savante et subtile, comme ce soir « les croquenbouches à l’écervelée », c’est la fantaisie, presque le péché ; nous voilà tous attentifs…

— Divin, que vient faire le péché ici ? demande Roseline.

— Tout, madame, il est invariablement présent dans nos plaisirs ; ils ne sont plaisirs qu’à ce prix.

— Mais je n’éprouve le sentiment de commettre aucun péché lorsque j’apprécie les sauces de M. Oscar.

— Comment, madame ! une truite et une sauce verte ne vous font pas penser à un péché ? Croyez-moi, il y a dans la satisfaction que vous prenez à manger des choses savoureuses une dose très appréciable de concupiscence ; mais un bon repas, court et parfait comme ceux-ci, est une initiation incomparable à la réception des sensations les plus voluptueuses. Tout à l’heure, quand notre divine madame d’Haspre va nous danser le pas de Salomé, elle nous trouvera tout préparés à apprécier les grâces lascives de la fille d’Hérodiade ! et la voix de madame de Juvisy nous paraîtra encore plus séduisante et impérieuse ; il ne faut jamais perdre une miette des plaisirs que la vie nous donne ; et le rêve parfait que nous réalisons en ce moment, cette vie riche, belle, amoureuse, que nous menons est un très beau poème, il convient de l’écouter avec attention.

— Ah ! Divin, vous me faites peur, dit doucement Lolo Baugé.

— Ah ! madame, est-ce possible ? Comment ! vous goûtez même le frémissement de la peur ? Mais c’est là l’achèvement suprême de tous les plaisirs.