XXVIII

Je ne connais point de cœur de femme semblable à celui d'Irène. Maurice, l'autre jour, a ramené avec lui le fils cadet de la Riva : elle sait que c'est son fils à lui, et elle l'aime… Quand ce bel enfant est entré, vif, noble et gracieux, et lui a baisé la main avec respect, elle a pâli, puis, à son tour, elle l'a embrassé tendrement, et son visage, chargé de langueur inquiète, se tournait sans cesse vers l'enfant avec un intérêt passionné. Il a dix ans, car il est né avant le mariage d'Irène ; et ce qui a été longtemps un mystère caché avec jalousie, est devenu aujourd'hui un fait avoué que nul ne s'efforce de dissimuler. La Riva est follement orgueilleuse de cet enfant, et Maurice s'en pare avec un cynisme inconscient ; il en parle volontiers à Irène, et elle l'écoute sans colère et presque avec joie, comme heureuse de trouver un sujet sur lequel leurs cœurs se rencontrent… Je ne la comprends pas, car en même temps ses regrets passionnés pour l'enfant qu'elle a perdu avant la fin de sa première année ne s'apaisent point. Ici est la petite chapelle où dorment les morts de la famille, et sur une plaque de marbre blanc, le plus beau qu'il soit, on lit le nom de « Madeleine, fille chérie de Maurice et d'Irène, ses malheureux parents »… Irène reste perdue en contemplation devant cette pierre ; elle trouve une douleur voluptueuse à voir ainsi son nom et celui de Maurice, fondus ensemble pour ainsi dire dans celui de leur enfant ; je l'ai vue s'étendre à terre, baiser ce marbre en sanglotant, les bras ouverts comme pour reprendre sa petite créature et la réchauffer sur son cœur… Et pourtant elle ne peut pas ne pas aimer le fils de Maurice, elle me l'a avoué là, en pleurant, dans cette chapelle étroite… « Il a ses yeux, Claudia ; il a son sourire… il me semble qu'il est à moi… » Un cœur si fier, qui est un cœur si humble, et tout cela pour l'amant heureux d'une autre!… car la Riva le tient tout entier, et il marcherait sur le corps d'Irène pour aller à elle.

XXIX

Elles sont encore revenues, la Riva et sa belle-sœur : celle-ci est une créature toute douce, tout ignorante, qui vit dans leurs terres l'année entière et ne sait rien de ce que le monde dit ; jamais un soupçon n'a effleuré son âme de vieille enfant ; elle aime sa belle-sœur et l'admire ; elle ne comprend point pourquoi son frère et sa femme se rencontrent si rarement et, d'une de leurs maisons à l'autre, font un chassé-croisé continuel… Un mot d'Irène pourrait lui ouvrir les yeux ; je ne crois pas qu'Irène le dise jamais. Cette vieille fille compatissante et dévote lui porte d'ailleurs grand intérêt, et regrette ouvertement de la voir sans enfants.

« C'est mieux ainsi, dit Irène ; j'aime ma vie libre, mes grandes promenades à cheval, mes lectures très avant dans la nuit ; un enfant me gênerait… » Et l'autre l'assure que non, et parle avec abondance de leur Gino, si beau, si charmant, « et qui t'aime tant, chère!… »

La Riva a été très tendre pour moi ; elle est toujours belle, de cette beauté lourde qui ne te plaît point ; elle a lavé ses cheveux au henné, et ses yeux bruns sont plus insolemment languissants que jamais. Elle s'habille d'étoffes légères et transparentes, et laisse voir tout ce qu'elle peut de ses épaules et de ses bras : l'éclatante blancheur de sa peau est vraiment extraordinaire ; cette peau satinée et parfumée est, il me semble, sa plus grande beauté, car son visage n'a point d'expression, c'est toujours son même regard presque impudique fixé continuellement sur Maurice, ou, si elle se détourne pour causer avec d'autres, elle porte une de ses mains à ses cheveux ou à sa nuque afin d'attirer son attention. Irène et elle forment le plus étonnant contraste, car la sorte de grâce aérienne un peu sauvage d'Irène augmente encore lorsqu'elle se trouve en présence de la Riva : elle semble une bête fière et délicate qu'on vient de blesser et qui veut cacher sa blessure ; elle se redresse dans la souplesse si jeune de son corps mince, elle mord ses lèvres d'un mouvement intermittent, et puis cause et plaisante avec une grâce polie qui m'émerveille. La Riva, qui a l'esprit lent, ne la comprend qu'à demi ; mais elle lui sourit car elle la craint si peu, que j'imagine qu'elle ne la hait pas du tout… Je n'ai pas parlé à Irène, mais, plus tard, elle-même m'a dit spontanément :

— Et sais-tu, Claudia, je ne crois pas même qu'elle l'aime véritablement!…

Nous étions alors dans l'étroite cour intérieure aux angles de laquelle s'élèvent quatre lauriers étoilés, admirables ; la verveine qui, aux heures du soleil se dresse forte et droite, penchait ses tiges, et les fleurs n'exhalaient plus qu'une senteur si atténuée qu'elle ressemblait à un murmure. Le charme indéfinissable de cet instant qui précède la nuit est dans tout ce qu'il semble renfermer de tendresses étouffées et mourantes que tout à l'heure l'ombre va ensevelir ; tous les parfums du jour s'évanouissent dans l'air léger, mais l'arôme en est peut-être plus pénétrant. Irène était immobile ; mais, à coup, froissant contre ses mains des fleurs de jasmin et les portant avec emportement à son visage, elle a dit d'une voix de désir et de désespoir :

— Oh! Claudia, avoir encore une nuit d'amour, une de ses nuits à elle…

XXX