Tout à l'heure j'entendais un carillon, oh! si joyeux et si fou! et j'aurais voulu être cloche aussi pour chanter mon allégresse et faire retentir l'air du cri de ma joie. Je venais de lire ta lettre, bien-aimé : quelle lettre! j'en ai bu les paroles ; elles prenaient à mes yeux une forme, une couleur, un parfum. Je suis donc le désir de tes yeux… la douce chaleur de ton cœur — et toi, aimé, que n'es-tu pour moi? dis, le sais-tu?… Il importe peut-être peu que tu le saches : que connaissons-nous, même de notre propre âme? Nous lui obéissons sans la comprendre, elle règne comme un hôte tout-puissant, mais dont on ne saurait pas le nom, ni d'où il vient, ni où il va. Parfois mon cœur se lasse de chercher et se débat dans l'obscurité qui l'étouffe ; et puis, soudain, je pense combien de ces choses qui sont sous mes yeux, à la portée de ma main, demeureront ignorées pour moi à tout jamais. N'est-ce pas triste, tant d'émotions divines perdues, tant de joies exquises que nous ne pourrons jamais savourer! Tu ne saurais te figurer, toi qui es si sage, ce que cette idée me cause de mélancolie. Je voudrais tout goûter, tout voir, tout lire, tout apprendre, avoir une part à toutes les merveilles du monde, depuis les étoiles jusqu'aux insectes, — et devant mes faibles yeux les choses passent et glissent, et à peine si mes bras tremblants peuvent en arrêter quelques-unes!… Nous ne pouvons sans efforts supporter notre félicité inquiète : que serait-ce si elle devenait parfaite?

XXXI

C'est une joie pour moi, aimant Irène comme je le fais, que de constater combien ici son influence est grande et l'ascendant que cette créature si jeune encore a su prendre sur les autres femmes qui l'entourent. Toutes, en effet, la craignent et lui sont dévouées ; elles ont un pressentiment confus qu'elle est malheureuse et que sa fierté n'a jamais fléchi ; ces belles filles nu-pieds et heureuses la regardent avec une sorte de pitié ; elles qui, dans leurs vies humbles, goûtent si parfaitement l'amour, ont pour exprimer leurs joies des mots d'une naïveté et d'une force délicieuses ; elles savent dire d'une façon incomparable l'abandon de l'être humain se donnant totalement à celui qui est aimé, et parfois j'ai vu Irène pâlir en les entendant parler. Elle aime participer à leur existence, et, les chaudes nuits d'été, lorsque garçons et filles décortiquent le maïs en écoutant des récits d'amour, elle reste là au milieu d'eux, goûtant l'infinie poésie de ces heures nocturnes, et enviant, j'en suis sûre, ces êtres simples.

XXXII

Je suis restée seule hier ; tous sont partis dès le matin, et j'ai pu jouir en paix, occupée de ta seule pensée, du charme paisible de cette vieille demeure. J'avais pris possession de la vaste pièce au rez-de-chaussée qu'Irène s'est réservée et où sont ses livres et les choses qui lui appartiennent ; cette grande chambre qui fait angle est éclairée par une large fenêtre grillée donnant sur le jardin fermé, qui est encore rempli de fleurs odorantes.

A la tombée du jour, j'avais fait allumer du feu dans l'énorme cheminée ; les longues bûches brûlaient sur les hauts landiers, jetant des lueurs claires ; à mesure que l'ombre s'épaississait autour de moi, je remettais des sarments sur le foyer afin de raviver la flamme et la faire pétiller. Les portes épaisses de bois sombre semblaient presque infranchissables, et j'avais un sentiment inouï de liberté absolue, de pleine possession de moi-même. Je n'avais besoin ni de lire, ni de chercher aucune occupation : vivre et me sentir penser était assez ; je contemplais le feu dont le mystère, qui m'a toujours attirée, me semblait plus beau que jamais. Je comprenais comment l'entretien du feu sacré devait suffire pour nourrir la vie des vestales ; ce feu devenait pour moi comme un verbe lumineux parlant à mon âme par mes yeux. C'était toi, c'était moi, cette chaleur, cette clarté, cette ivresse ; c'était l'amour qui ranime et dévore. La pièce était devenue tout à fait obscure, toute la lumière se concentrait dans le foyer, qui restait ardent et solitaire : un moment, je me suis tenue debout sous le manteau de la cheminée, le visage penché vers la flamme dont j'aurais voulu pouvoir braver la caresse! O mon amour, si tu étais entré, de quel élan je me serais portée vers toi! Je t'ai désiré avec une véhémence insupportable… puis j'ai compris tout à coup que, t'aimant comme je t'aime, je t'ai toujours avec moi. Ce qui jaillit de mon cœur en le brûlant, ce n'est pas ma tendresse, c'est ton amour : je le porte dans ma poitrine. Que tu le veuilles ou non tu dors toujours dans mes bras.

XXXIII

Le jour déjà frémit à l'horizon dans la tristesse humide du matin : je suis lasse ; mais je ne puis me coucher sans te parler. Je me regarde dans le miroir, surprise d'être là, debout, dans cette robe… Mais Irène l'a voulu ; elle me l'a demandé avec tant de douceur persuasive que j'ai cédé : j'ai été hier soir, avec eux, chez la Riva. Cette femme veut du monde toujours autour d'elle, afin d'être encensée et adulée ; et, comme on célébrait le jour de sa fête, elle avait conjuré Irène de ne pas lui manquer.

— Et vous verrez Ludovic (c'est son mari) ; il sera là ; oh! il n'oublie jamais cette occasion.

Elle disait cela avec une sorte de fierté fatiguée, comme s'il l'importunait habituellement d'un amour qu'elle repousse. Et, alors, vraiment j'ai eu envie de voir comme était fait le cœur de cette femme et de quelle allure elle marcherait entre tous.