Un moment après, les sonnailles au cou de son cheval tintaient gaiement le long de l'avenue : il était parti.

J'ai vu qu'Irène a éprouvé comme une délivrance de cette absence ; sans doute, elle avait eu peur d'elle-même et des paroles qui auraient pu lui échapper.

— Nous voilà seules, ma Claudia, a-t-elle dit d'une voix caressante, tu vois qu'il ne faut pas m'abandonner.

Nous ne sommes pas sorties de tout le jour ; le temps avait cette tristesse délicieuse de la fin de l'automne ; une sorte de moiteur était dans l'air ; nos âmes ramassées sur elles-mêmes ne vivaient que de notre pensée intérieure, et la mienne me présentait avec une force irrésistible la certitude de l'heure fatale de la mort de ton amour, sûre comme la mort de nos corps. La lassitude qui semblait se lever de la terre et s'abattre sur les créatures humaines était le signe visible de l'impossibilité de durer qui marque toutes choses terrestres. Comme les parfums s'évanouissent, comme l'été triomphant décline et disparaît, l'amour le plus ardent périra ; mais, bien-aimé, cela n'enlève rien à la douceur de tes baisers : ton embrassement, serait-il le dernier, me donnerait une joie assez forte pour me consoler de le perdre. C'est de ton amour même que me viendra la force d'y renoncer : il aura procuré à mon âme, à mes sens, à tout ce qui est moi, des félicités qui demeureront incorruptibles. Le problème de la souffrance n'est que le mystère de l'amour. Je ne pourrai jamais maintenant être atteinte par certaines peines qui existaient pour moi avant de t'aimer. Il a passé dans ma vie, sur mon cœur, un souffle vivifiant que rien ne pourra plus éteindre! — Ne laisse jamais ma pensée t'attrister : j'ai été trop heureuse pour être malheureuse. Aussi longtemps que mon cœur battra, il battra pour toi ; et toi, c'est l'amour, c'est la joie! Cet amour et cette joie, je les emporterai dans la mort.

XXXV

Oh! qu'il y a des êtres doux et simples! Nous avons été surprises, Irène et moi, par la visite de donna Angela, belle-sœur d'Hortense de Riva, venue avec l'enfant.

Maurice, qui a envoyé avertir hier qu'il devait coucher à la ville, n'était pas là, et Irène, tout oppressée, n'avait pas dit un mot pendant notre déjeuner solitaire.

Aussitôt après, elle s'était mise aux grands livres de compte : car c'est elle qui est le soutien de leur maison ; elle a pris pour elle tout ce qui pouvait ennuyer Maurice, et elle trouve dans cette occupation ardue une distraction forcée à ses pensées. Elle était si absorbée, et moi j'étais si loin avec toi, que nous n'avons pas pris garde au bruit d'une voiture qui s'arrêtait. Quand Irène a su, d'un domestique, qui la demandait, son visage s'est illuminé, et elle s'est levée hâtivement :

— Viens, Gino est là.

L'enfant s'est jeté à sa rencontre avec un emportement joyeux, il a saisi sa main et il l'a baisée à plusieurs reprises avec une tendresse ingénue, levant en même temps vers elle un regard d'admiration.