Irène qui le regardait avec insistance a eu évidemment la conviction qu'il n'avait pas vu la Riva pendant cette absence. Aussi, d'une voix gaie, elle a ajouté :
— Nous pourrions aller prendre des nouvelles tantôt ; veux-tu, Claudia?
— Oui, certainement, a appuyé Maurice avec empressement ; vous ferez bien, elle en sera reconnaissante… Comment se portait Gino?… C'est un bel enfant, n'est-ce pas, Claudia?
— Il m'aime plus que jamais, a dit Irène avec une expression indéfinissable.
— Très bien… très bien… il a raison… Peut-être, si vous voulez bien m'emmener, j'irai avec vous jusqu'au Pioggio.
Et il s'est fait très aimable pour Irène, causant avec habileté de toutes les choses sur lesquelles leur intérêt se rencontre et devient commun. Il la flatte avec une fausseté cruelle et elle, qui est si perspicace, paraît sans aucun pouvoir pour se défendre. Il la mène où il veut, et elle subit fatalement sa volonté. Elle ne se reprend un peu que lorsqu'il disparaît ; pendant quelques moments alors, elle secoue son joug, et je suis certaine qu'il y a des secondes, fugitives et brèves, pendant lesquelles elle le hait : cela dure le temps d'un éclair ; mais cet éclair traverse son âme. Je ne saurais expliquer ce qui me donne cette certitude, et cependant je l'ai. Ainsi aujourd'hui, après avoir ri avec lui, parce qu'il l'a forcée à plaisanter, dès qu'il a eu fermé la porte, elle m'a dit, les dents serrées :
— Il l'a attendue évidemment, et elle n'est pas venue.
Une lueur sauvage a brillé dans ses yeux ; puis, presque aussitôt, elle a été comme reconquise à sa faiblesse, et son regard n'exprimait plus qu'angoisse aimante. Je voudrais qu'elle pût le détester : elle ne s'en affranchira qu'ainsi.
Quand nous sommes arrivés au Pioggio, chez la Riva, nous avons trouvé la porte défendue par une consigne formelle : « Non, la marquise ne recevait pas. »
Le vieux valet de pied tout blanc, répétait cela obséquieusement, en regardant Maurice avec humilité.