XLIII

Sais-tu, mon amour, une de mes tristesses? C'est de penser que jamais je ne pourrai te faire un sacrifice : car il suffit que tu formules un désir pour que soudain mon cœur souhaite cette même chose passionnément. Ce n'est pas un effort, ce n'est pas une marque de ma tendresse, c'est un instinct plus fort que ma volonté : tes paroles me font vouloir ce qu'elles disent ; je ne suis ni triste ni gaie, je suis ce que tu me veux. Je croyais, tu le sais, ne pouvoir vivre que dans ma maison solitaire, loin de toute contrainte… tu m'as demandé de venir ici : me voici, et je m'aperçois que, pour mon âme, les choses extérieures n'existent plus en elles-mêmes ; elles ne sont que le reflet des joies qui me viennent de toi. Je n'ai besoin au monde que de ton amour, mais cet amour change la face du monde ; je reprendrai sans un regret toutes les servitudes que j'ai rejetées, si elles amusent ta fantaisie.

L'incroyable oubli où le passé est tombé pour moi prête à tout ce qui m'entoure l'aspect de l'inconnu. Cette ville que jadis j'ai parcourue cent fois, il m'a semblé la découvrir hier, lorsque nous marchions dans la nuit, par les rues étroites qui laissent à peine deviner le ciel étoilé entre les toits qui s'avancent ; ces rues closes et silencieuses sont faites pour les pas des amants : les nôtres résonnaient légèrement dans l'air sec ; nous allions lentement ; ton visage avait une expression de vie si débordante, tous tes gestes étaient si libres et si fiers, qu'une jalousie folle et inquiète m'a monté au cœur. J'ai compris Irène : il me semblait que, cachée derrière ces hautes façades sombres, d'une de ces portes épaisses, une femme allait sortir pour t'enlever à moi, que le danger me cernait de partout…

Et sans doute je ne me trompais pas ; chaque heure d'amour me rapproche de celle où je te perdrai… Et ces lendemains que ma tendresse appelle me mènent à l'instant où tu ne seras plus là, où d'autres bras de femme t'enserreront… Et cette heure, bien-aimé, je ne la retarderai pas : il suffira d'une parole, d'un regard de toi, et tu seras libre. Je ne lutterai point, je ne ternirai jamais le souvenir de mes félicités, tu ne me verras pas souffrir, tu ne me connaîtras que dans l'assurance triomphante d'être aimée de toi, et les seules larmes qui s'échapperont de mes yeux en ta présence seront des larmes de volupté, celles que tu bois sur mes cils.

XLIV

Tu m'as répété que jamais tu n'avais trouvé à m'aimer plus de joie que maintenant :

— Parfois tu étais un peu grave, ma Claudia, mais maintenant tu es exquise.

Je me suis tue, et je me suis serrée contre ton cœur. Je me suis abandonnée au refuge de tes bras ; mais je sais que je ne suis pas autre. Je vois que ta vie en ce moment souhaite l'agitation et la lumière, et je ne veux être aimée de toi que pour achever tes plaisirs et pour y ajouter ; en même temps, l'idée qu'il y a d'autres créatures au monde que toi et moi demande à certains moments un effort de ma pensée pour en être persuadée. Ici, dans ces rues que tu me fais parcourir, je regarde les hommes et les femmes qui s'y meuvent, avec une surprise étonnée ; ces yeux curieux qui s'arrêtent sur moi me dérobent, il me semble, quelque chose de moi-même. Je ne respire qu'à l'heure où nous partons ensemble pour nos longues promenades hors la ville. Tu ne sais pas quelle est alors la délivrance de mon âme ; tu ne sais pas la peur du retour. Lorsque, la barrière franchie, je sens que nous sommes rentrés au milieu de la foule, le sentiment de solitude, que je ne connais jamais là où je suis seule en effet, m'envahit malgré moi ; et je comprends à quel point mon cœur est différent des cœurs qui m'entourent… Je suis avec toi, j'aime ton goût de la vie, bien-aimé, l'ardeur qui te porte vers la lutte ; mais je pressens que je ne pourrai te suivre longtemps…

XLV

Le frisson de l'hiver a passé ; tout le jour, par rafales, la neige est descendue, barrant la route aux choses du dehors. Tu ne m'as point quittée : j'ai éprouvé à nouveau l'impression d'être dans le jardin enchanté, dans le monde irréel où s'épanouit notre amour. Il faut des cloîtres et des thébaïdes aux cœurs que l'amour dévore : la vue des autres humains est mauvaise à ceux qui s'aiment uniquement. J'ai peur, parfois, que ce pauvre cœur qui ne te cache rien, qui t'appartient sans réserve, ne te paraisse presque méprisable dans son abandon et sa soumission… O bien-aimé! quand tu liras ces lignes, rappelle-toi combien ce cœur t'a chéri!… Il se soulève dans ma poitrine, il monte jusqu'à mes lèvres ; il déborde de mes yeux rien qu'à prononcer ton nom. Toute seule je frémis et soupire à évoquer ton visage adoré ; et lorsque ce visage s'enflamme, que tes regards dardent sur moi leur magie et leur amour, je connais ce que la vie peut donner de félicité.