XXXIX

Tu es curieux d'apprendre tout ce que j'ai pensé et fait loin de toi ; et moi je ne t'interroge pas, je ne cherche même pas : le bonheur de ton retour, l'exquis épanouissement de mon cœur en ta présence, le bien-être profond qui m'envahit de te savoir là, dans la maison, absorbent toutes mes pensées ; il me paraît que ce serait me voler moi-même que de te parler des moments où je n'étais pas auprès de toi. Je te vois, tes regards percent les miens, nos lèvres s'unissent ; ni le passé ni l'avenir n'existent plus pour moi, je ne puis être ni jalouse de l'un, ni inquiète de l'autre. Je n'ai que juste assez de vie pour la concentrer dans la joie de l'heure qui m'appartient. Lorsque tu n'es pas là, je puis compatir aux angoisses et aux inquiétudes des autres ; lorsque tu es là, il m'est impossible de souffrir : ton image chasse tous les fantômes.

XL

Ce soir, quand la nuit venait et que nous étions tous deux recueillis sans échanger un mot, mon âme était comme baignée dans l'atmosphère de notre tendresse. Je te regardais comme si je ne t'avais jamais vu ; toi, penché en arrière dans ton fauteuil profond, tu semblais ne pas sentir mon regard, et je suis sûre pourtant qu'il arrivait dans l'ombre jusqu'à ton cœur. Je guettais chacun de tes mouvements, comme les mères épient leur nouveau-né, avec une curiosité passionnée ; j'écoutais le bruit imperceptible de ton souffle ; par moments je fermais les yeux pour avoir la joie de les rouvrir et pour te retrouver, tout proche ; je n'avais qu'à me lever, qu'à étendre le bras pour t'enlacer ; un mot et tu serais venu à moi, et je ne le souhaitais pas ; je goûtais un plaisir délicieux à te posséder ainsi dans cette paix des sens. Oh! il doit y avoir de secrètes délices à vieillir en s'aimant encore! Je ne les connaîtrai point… Et lorsqu'enfin, cédant à l'appel de ma contemplation, tu as levé les yeux et tu m'as souri avec un sourire d'amour, j'ai tressailli d'une ivresse que rien ne peut exprimer. Ce regard silencieux me ferait, j'imagine, me lever morte de mon cercueil : à la fois j'éprouve une terreur délicieuse, un choc comme si l'on venait de me frapper, et un ravissement qui fait fondre mon âme… Regard d'amour de mon bien-aimé qui m'arrache des larmes!… Nos cœurs en de pareils instants flottent dans nos prunelles et deviennent visibles l'un à l'autre! Ce que tes lèvres ne me diront peut-être jamais, tes yeux me l'apprendront.

Auprès de toi, je ne suis jamais pressée de parler et, maintenant, après ces longs jours d'absence, je crois te révéler mon âme en me taisant. J'ai le sentiment que tu lis en moi, et il ne me semble pas avoir même le pouvoir de te dérober mes pensées ; il me paraît puéril de te les confier, car tu les sais toutes. Si, après un de ces silences d'amour, ton visage m'interroge, le mien te répond, et aucune parole ne peut compléter ce que nous nous sommes dit.

XLI

J'aime ces brèves journées d'hiver, et les heures mystérieuses d'obscurité ; le soleil à cette époque se couche dans une splendeur qui surpasse pour moi celle des jours d'été : lorsque les grandes ombres violettes tombent sur toutes choses, j'éprouve je ne sais quelle ardeur triste, avec une crainte confuse de voir arriver la nuit, et un désir qui l'appelle : c'est comme un frisson de mort qui glace mon âme, et lui donne cependant le goût de la vie. Il y a dans la grande maison un moment de paix solennelle, durant lequel la vie des êtres et des choses semble suspendue jusqu'au réveil des lumières. Il m'arrive alors de perdre pendant une seconde la perception de ta présence ; tu disparais dans les ténèbres… Puis je te revois, et je me dis que jusqu'au jour rien ne nous troublera, que nul ne viendra, et que toutes les heures sont à moi, à moi seule. Cette sécurité double ma joie, je me sens défendue par la nuit…

Ces heures d'isolement parfait, oh! que je les aime! Je ne m'en lasserai jamais… Mais toi? Quand je t'ai vu, l'autre soir, marcher de long en large, le visage sérieux, ce mouvement, dont tu as éprouvé le besoin, m'a fait peur. Moi, lorsque tu es à mon côté, je ne ressens jamais le désir de bouger, et nous avons passé souvent de longues soirées dans une immobilité délicieuse ; la paresse est une des jouissances de l'amour. Pourquoi s'agiter, pourquoi se charger d'inutiles tâches? Ces efforts sont bons pour ceux qui souffrent, pour ceux qui n'aiment point.

XLII

Tu veux maintenant que je te lise les lettres d'Irène : tu l'aimes de m'aimer, et tu l'aimes d'aimer ; en écoutant le cri amer de sa tristesse jalouse, tu m'as dit que je te devenais plus chère encore, tu as appuyé ta tête sur mon épaule en me murmurant que ma douceur d'amour était la joie de ton âme. Je t'écoute et je te crois. Oh! entendre dire ces paroles par l'élu de son cœur! Te sentir trembler en me serrant dans tes bras, et la caresse presque impalpable, le frôlement de ta barbe sur mon oreille et mon cou, devenir le baiser fou qui scelle nos lèvres, et me fait mourir de joie! Lorsque, les yeux dans les yeux, nos bouches sont jointes, j'aimerais, oh! j'aimerais passionnément mourir… si j'osais, je dirais que j'aimerais mourir de ta main! Je comprends que le fardeau de voluptés trop intenses ne peut être porté longtemps par des créatures humaines faibles et changeantes.