Quand nous avons été en voiture, la colère de Maurice a éclaté :
— Quelle infatuation ridicule pour ce prince Aurèle! Lui confier Gino, un enfant qui n'est déjà que trop hardi! A quoi peut-elle penser? Les femmes sont folles!
Irène a répondu :
— Je suppose qu'elle sait qu'il n'y a pas de véritable danger pour le petit.
Il a mâchonné quelques paroles heurtées, puis il n'a plus fait le moindre effort pour continuer la causerie. Je regardais Irène avec étonnement. Très certainement elle aussi ressentait l'intrusion d'un étranger dans la vie de l'enfant, et elle n'en voulait pas à Maurice de son indignation. Il lui est possible, presque sans souffrance, de supporter la pensée que Gino est le fils de son mari : cette idée la détourne parfois de songer à la Riva ; elle y trouve des excuses pour sa propre faiblesse, et elle croit que Maurice comprend sa générosité. Il est vrai qu'il lui arrive de la remercier de ses bontés pour Gino ; mais il y est sensible uniquement parce que cette conduite lui est commode et rend les choses moins difficiles pour lui. Plus je vis entre eux, plus je suis persuadée qu'il a pris dans son for intérieur l'habitude absolue de ne pas compter avec Irène. Elle doit se plier à ses désirs et accomplir ses volontés : c'est, pour lui, un fait acquis ; l'idée qu'un jour elle puisse l'entraver ou lui résister, l'idée qu'elle serait capable de s'affirmer d'une façon hostile ne lui vient jamais. Il accorde à sa femme toute l'indépendance dont il la croit jalouse, et de cette façon il se juge quitte envers elle.
XXXVII
Irène me rend ma liberté ; je pars et la laisse à sa solitude. Pauvre âme tendre! il n'en est pas de plus abandonnée. Tous les jours ses beaux yeux s'ouvrent à la lumière, mais cette lumière ne sert qu'à faire éclater la désolation de sa destinée. Tous les élans de son cœur sont refoulés ; elle les contient elle-même d'une main impitoyable ; cette créature si ardente, faite pour les joies les plus fortes, végète dans l'existence la plus terne, la plus morne. Elle sait, en se levant, que nul regard d'amour ne cherchera le sien, que nul ne se préoccupera si elle est gaie ou triste ; qu'on attend tout d'elle et, qu'en échange rien ne lui sera donné. Je suis parfois épouvantée en songeant aux réserves qui s'accumulent dans son cœur, et je me demande vers quoi elle marche : car il est impossible qu'à une heure qui sonnera sûrement elle ne se révolte ou ne se brise pas ; il est impossible que le cours des années s'écoule de la sorte. Je ne sais d'où viendra le heurt, mais je le pressens. Elle m'a promis, si son cœur lui faisait trop mal, de venir me trouver.
— Mais ne t'inquiète pas de moi, Claudia ; je suis accoutumée à souffrir. Et, vois-tu, peut-être est-ce mieux ainsi : cela m'occupe.
XXXVIII
Quels sont donc ceux qui disent que les lendemains d'amours sont tristes! Oh! qu'ils sont doux pour moi, me laissant un cœur tout rempli de feu et de clarté!… Je t'ai retrouvé, mon être tout entier s'est donné à toi dans une joie triomphante, et je me lève aujourd'hui dans la vie comme une créature nouvelle. Tout me paraît beau, une pitié immense, une sympathie infinie dilatent mon âme. Je me sens en communion avec la nature généreuse et je crois lui avoir dérobé son secret, car je n'y vois plus qu'amour : il règne souverainement, il est tout, il est partout! La vie, la vie, ce don magnifique, ne vaut que pour connaître l'amour. Te dis-tu, mon bien suprême, quand tu respires là, près de moi, comme il est beau de vivre! de penser, de vouloir, de parler, de commander à ces sens admirables qui, tel un accord parfait, renferment toutes les harmonies? Pour moi le son d'une voix humaine, avec ses nuances insaisissables et si pénétrantes, m'exalte en un ravissement d'admiration, et le seul écho de la tienne, lorsqu'il frappe mon oreille, me donne une vie et des sens nouveaux ; je peux vivre d'une parole, d'une intonation, d'un murmure ; et, quand tu me dis « Claudia », tu t'empares de moi avec autant de force que si tes bras m'enlaçaient de leur plus puissante étreinte.