Tu m'as dit que mes baisers avaient un goût de fleurs ; et le parfum d'orange dont mes mains restaient imprégnées est entré dans ta chair. C'est que, dès le matin, j'avais fait répandre à terre des fleurs… J'en avais jonché le sol de la vaste chambre… j'en avais mis tout autour du grand lit d'amour… des fleurs blanches, jaunes et violettes : ma fantaisie n'en voulait point d'autres. Elles étaient si délicates, si odorantes, avec des tiges flexibles d'un vert si tendre!… Je les tenais dans mes mains, qui jouaient aussi avec des oranges d'or dont la senteur subtile me grise. Le soir seulement, j'ai fait balayer cette moisson de fleurs…
IV
Que cet après-midi a été délicieux dans la chambre de la tour! Tu l'aimes comme moi, ce coin retiré, cette pièce silencieuse, chaude et paisible. Nous étions là, toi et moi, ravis de la joie simple de respirer le même air. Je me sentais lasse… Enveloppée dans la grande robe de fine laine violette toute doublée d'une fourrure douce, cette robe que tu préfères à toutes les autres, je m'étais étendue à terre, devant le feu crépitant, et, la tête sur des coussins soyeux qui sentent bon, je vivais et j'étais heureuse. Toi, assis dans l'embrasure profonde de l'unique fenêtre, tu lisais, et la lumière rougissante du soir t'éclairait seule. Tout le reste de la pièce était dans la pénombre, cette pénombre exquise, qui la rend mystérieuse même aux heures du midi. De temps en temps, je soulevais mes paupières et je regardais autour de moi, dans une sorte d'ivresse endormie dont rien ne peut rendre le charme. Je te voyais, immobile et vivant, avec le jour sur ton front blanc ; tu portais d'un mouvement intermittent la main à ta barbe pour la caresser. Un de tes bras s'appuyait à la table sur laquelle j'aime à écrire, et sur laquelle je t'écris en cet instant… Dans l'angle à droite, je distinguais les fleurs claires de mon camélia rose, dont les feuilles d'émail vert brillaient dans la demi-lumière… Puis mes yeux, lentement se portaient vers la bibliothèque pleine de livres à reliures blanches ; ces livres, dans cette paix enchantée, semblaient les dépositaires de secrets merveilleux, mais que ma paresse ne chercherait jamais à pénétrer… Plusieurs fois je t'ai vu te détourner un peu et me contempler de loin. Ton regard d'amour me brûlait, comme la flamme vers laquelle, exprès, pour souffrir un peu, j'étendais ma main. Graduellement, le jour baissant et l'air se faisant plus lourd de volupté pénétrante, j'ai eu conscience que le sommeil s'emparait de moi ; puis il m'a semblé que tu t'approchais, que quelque chose intervenait entre moi et le foyer, et que ma tête soudain était soutenue et enveloppée…
V
Irène est arrivée hier ; elle savait que tu n'étais pas là, et elle m'a demandé de la laisser demeurer un jour et une nuit. Elle est encore auprès de moi ; elle ne me quittera qu'après le coucher du soleil. Elle est heureuse ici… du moins aussi heureuse qu'elle peut l'être. Tu sais combien elle m'est chère, cette créature charmante et tendre… et qui souffre. Je suis descendue à sa rencontre, et nous nous sommes embrassées en silence. Au milieu du vestibule elle s'est arrêtée, et, me serrant dans ses bras, elle m'a dit :
— Claudia, laisse-moi te respirer, tu sens l'amour…
Et ses yeux sombres se sont mouillés de larmes.
Elle, vers qui tous les cœurs se portent, elle n'aime que cet homme, son mari, qui ne l'aime point… A cela toutefois elle ne peut croire encore… Car il est parvenu à l'abuser longtemps… Elle m'a redit pour la centième fois l'enchantement de ces premières années où elle s'est crue aimée… Puis la trahison découverte… et maintenant, toujours l'abandon, la tristesse pour cette créature d'amour, qui meurt de sa cruelle solitude… Longtemps, longtemps nous avons marché ensemble dans la longue allée entre les murailles de lauriers ; parfois elle levait les yeux vers les vieux bustes de marbre qui s'y appuient et interrogeait leurs visages.
— Dis, Claudia, penses-tu qu'ils ont aimé et souffert? penses-tu que toujours on aimera? Et, quand je serai morte, que deviendra mon cœur? mon cœur tout brûlant de passion?…
Avec sa robe d'un rouge brun et l'ample auréole noire de ses cheveux, elle évoquait le souvenir d'une de ces figurines égyptiennes à la silhouette de gazelle, qu'on voit gravées sur la pierre. Je le lui ai dit, et elle a souri de ce sourire étincelant qui illumine tout son visage, mais qui est rare chez elle.