— Tu es bonne, parce que tu es heureuse. Raconte-moi ton bonheur, ma Claudia ; ne laisse pas mes tristesses assombrir tes joies… Où est-il? Garde-le bien, Claudia, garde-le pour toi seule!

La fraîcheur soudain nous a saisies : nous sommes rentrées dans le grand salon des peintures. Elle préfère les vastes pièces et les hautes fenêtres qui ouvrent les larges horizons… Je m'étais assise dans le vieux fauteuil à dos raide, où tu aimes à me voir : soudain, elle est venue se jeter à mes pieds, et, abattant sa tête sur mes genoux, elle a pleuré des larmes désespérées.

VI

Monter ensemble l'escalier : je trouve à accomplir cet acte si simple une douceur exquise! L'escalier fermé, des deux côtés, avec sa voûte et ses murs décorés de fresques fragiles et délicates, revêt à mes yeux une signification mystérieuse… En gravissant lentement les degrés, je perçois de loin l'odeur des muguets et des narcisses qui, dans le vestibule, embaument l'air. Ce parfum de fleurs invisibles me pénètre et m'enchante… Je me figure que nous nous en allons tous deux dans un monde où l'amour règne seul… Hier, à mi-chemin, envahi sans doute par ces mêmes pensées confuses qui remplissaient mon cœur, tu t'es arrêté, et tu as attiré ma tête vers toi, nous avons échangé un de ces baisers lents et fermés où nos âmes se mêlent… puis, les mains unies, nous pénétrant par ce seul contact, nous avons franchi les dernières marches…

VII

Lorsque tu n'es pas là, je demeure toujours longtemps devant le miroir appendu près de mon lit, ce vieux miroir ovale qui depuis trois cents ans est à cette place, sur la tenture de soie aux gros nœuds d'amour… Je ne puis plonger mes yeux dans un miroir sans avoir le sentiment d'être regardée par tous les yeux que ce miroir a réfléchis… Toujours il me semble qu'il doit rester quelque chose des ombres qui ont flotté dans cette transparence. J'ai pensé à toutes celles dont les doux yeux ont cherché leur reflet sur cette glace un peu trouble : il est impossible qu'il ne demeure pas quelque chose des regards… J'y crois voir les tiens, lorsque ta tête apparaît au-dessus de mon épaule et que tes yeux bruns sourient à côté des miens. Ne pouvant baiser tes lèvres, j'ai baisé le miroir ; mon souffle l'a terni un moment, et, du lointain de la profondeur, il m'a semblé que tu venais vers moi. J'avais dénoué mes cheveux, mes cheveux longs, souples et mouvants, dont tu aimes à enrouler les mèches soyeuses autour de ton cou… L'amour me rend belle, et j'ai souri à ma propre image. Puis j'ai enlevé mon collier de perles : ce rang unique de perles nacrées comme des roses thé ; je l'ai suspendu à côté du miroir. J'aime mes perles, j'aime les sentir caresser ma chair ; et leur ombre a des lueurs rosées comme une carnation d'enfant.

VIII

Quelque chose m'a réveillée en sursaut : la lumière voilée s'éteignait. Je n'avais d'autre sensation que celle qui me venait de frôler avec ma main la toile fine et fraîche des draps. Je l'ai compris dans ces ténèbres : en amour une seule chose importe : la présence de l'être aimé. Je ne voyais rien, je n'entendais rien que ton souffle, et c'était assez. Baignée dans l'obscurité profonde, j'étais entièrement, parfaitement heureuse. Je ne désirais rien, j'osais à peine bouger pour ne point te réveiller, mais tout mon être palpitait à la pensée que tu étais là, tout à moi, mort à tous, sauf à moi. Je suis restée longtemps sans même ouvrir les yeux ; j'écoutais l'heure battre et continuer sa marche forcée, emportant l'une après l'autre des parcelles de notre vie. Une tristesse infinie m'écrasait, au sentiment de la fuite éternelle de ces instants délicieux. Entre mes paupières closes, les larmes chaudes ont commencé de couler… Peu à peu mon âme a flotté dans une torpeur sans pensée, et puis elle m'a échappé.

IX

Que la vie est belle, ô mon amour, et que je suis heureuse! Chacun de tes retours est pour moi une joie inexprimable. Hier, tu avais une gaieté délicieuse, une joie de vivre, un bonheur d'aimer qui faisait déborder mon cœur : tes yeux brillaient d'un éclat satisfait, tu avais légèrement, de la main, repoussé en arrière tes cheveux courts, ce qui donnait à ton visage comme une lumière nouvelle ; et tu souriais. O l'heure charmante de folie! ton allégresse m'avait gagnée, et il me semblait ne plus tenir à la terre… Soudain, tu t'es mis à marcher, en chantant… Tu sais combien j'aime ta voix, profonde et douce ; elle pénètre mon âme et la bouleverse… Tu chantais presque bas, t'arrêtant sur les syllabes tendres. Alors j'ai ouvert mon piano et je me suis mise à jouer des fragments de cette España qui nous plaît tant : ce sont des rentrées d'une vie si amoureuse et folle, où tout vibre, où tout chante, des courses éperdues sur des roules ensoleillées… De son socle de porphyre, la tête antique d'un jeune satyre nous regardait : la bouche ouverte, les cheveux frisés, il est là criant sa joie voluptueuse de vivre. J'aime sa laideur saine et forte ; j'aime à me le figurer dans l'ombre des matins, courant par les allées de cyprès aux floraisons dorées, suivi d'une théorie de jeunes bacchantes dont les pieds blancs sentent le thym… L'autre jour, j'ai vu un bas-relief de pierre, figurant la mort d'une bacchante, et je me suis étonnée. Quoi, ces créatures d'amour meurent donc aussi? Puis j'ai pensé qu'elles mouraient, comme le fleuve se perd dans la mer, et qu'en s'évanouissant, elles revivent dans l'immortelle nature et continuent de participer à sa vie inépuisable.