Je ne lui ai pas répondu. Je sens que les paroles irritent son angoisse : elle craint toujours d'y entendre la confirmation de ses pires craintes… Elle sait que je ne crois pas possible qu'il lui revienne ; elle sait qu'à sa place, je ne voudrais pas qu'il revînt… Elle a paru deviner mes pensées, car elle a repris :
— Tu me trouves lâche, Claudia ; oui, tu as raison… Mais, vois-tu, si je pouvais encore le conquérir une heure!… Pour cela, je suis capable de toutes les bassesses.
Et se redressant, presque farouche :
— Je veux un enfant, Claudia, un enfant de son sang…
LIII
Je me retrouve dans cette sérénité annonciatrice qui remplit mon cœur d'un charme si doux : je t'attends avec une certitude qui rend les heures légères, je t'attends comme on espère l'aurore, sûre qu'à sa venue, l'aspect de toutes choses changera. Tu occupes ma pensée et la rassasies parfaitement. Tu sais que j'aime, sur ma terrasse, entre les magnolias, les lauriers-roses et les mandariniers, revenir sans cesse sur mes pas, trouvant à cette promenade resserrée un plaisir et un apaisement que ne me donnent point des courses plus longues : lorsque tu es absent, je retourne de même sans me lasser sur les heures écoulées, j'en respire le parfum, j'en entends la musique ; silencieuse et recueillie, je l'écoute ; l'enchantement de tes paroles me berce, tes regards éclairent ma route, l'embrasement de mon cœur réchauffe ma poitrine. O mon amour, lorsque tu me serres dans tes bras, lorsque ma poitrine s'appuie sur la tienne, lorsque tes mains pressent mes épaules pour rendre notre embrassement plus étroit, un feu rapide court dans mes veines… Me sentir tienne est la somme de mon ambition! Tienne pour être heureuse, ou tienne pour souffrir, mais tienne toujours : voilà ce que nul ne peut me ravir. Ce don absolu, entier, que je t'ai fait de moi-même, me lie à toi à jamais, même si tu cesses d'être mien : tu ne peux faire, toi qui peux tout sur moi, tu ne peux faire que je ne t'appartienne pas, on me transporterait aux extrémités de la terre pour y mourir, que ce serait une âme t'appartenant qui, là-bas comme ici, quitterait mon corps. Dans quelque lieu que tu sois, rien ne peut empêcher ma tendresse de voler vers toi, de franchir les obstacles, de te retrouver par la force de son désir. Aussi longtemps que nous ne serons pas anéantis tous deux, tu seras mien, puisque je serai tienne! Aucune violence ne peut t'arracher de mon cœur : si tu m'appelais pour me tuer, je volerais encore vers toi et j'y trouverais une volupté.
LIV
Je suis allée à ta rencontre, et quand tu es descendu de voiture pour venir à moi, j'ai ressenti une fois de plus cet étonnement toujours nouveau que j'éprouve à te voir surgir devant mes yeux des profondeurs de l'absence. Il y a dans l'impression que laisse toute disparition de l'être aimé, ne fût-ce que pour une heure, que pour un jour, une sorte de vertige inquiet ; le voir revenir, retrouver la lumière de son regard, entendre la voix unique, est à l'âme une délivrance inexprimable. O bien-aimé, tu n'oublieras pas ces retours ; lorsque d'autres journées finiront pour toi, sûrement tu évoqueras parfois ces heures où, sur la route solitaire, nous avons cheminé ensemble, où la beauté parfaite du monde semblait complice de notre bonheur. Dans le ciel profond et bleu que nous regardions, il y avait à l'orient, au-dessous du mince croissant de lune, blanc comme un pétale de lis, une seule étoile ardente, mais sa beauté et sa sérénité suffisaient pour éclairer la nuit : une seule dans ce firmament immense (du moins notre faible vue n'en discernait pas d'autres) ; et j'ai pensé que, parmi les millions d'êtres humains qui peuplent la terre, un seul existe pour moi ; qu'il paraisse, et ma route est illuminée! — Que les cœurs sont merveilleux pour suivre les lois qui les ont créés! Plus j'aime, plus j'apprends à aimer ; comme des facultés ignorées naissent en moi ; je crois que si la terre et tout ce qui m'entoure me paraissent revêtus d'une splendeur et de charmes que je ne leur connaissais pas, ce n'est point le mirage de mon cœur qui les change : je vois ce que je ne voyais pas, l'amour m'a révélé l'univers.
LV
Mes bras, qui s'ouvrent pour toi avec un élan si emporté, ne veulent néanmoins ni te retenir, ni t'arrêter. Tu vas t'éloigner et je te laisse partir… Tu as été surpris, lorsque, contre ton désir, je t'ai dit que je voulais demeurer, que les forces me manquaient pour quitter cette paix et cette solitude. Non, pas même avec toi ni pour toi… J'ai médité pendant mes longues heures de faiblesse… Souvent, à l'automne, j'ai regardé tomber les feuilles : elles se détachent et tournoient comme libérées et heureuses, sans effort et sans souffrance, conservant leur forme et presque leur beauté ; mais celles qui veulent résister à l'hiver, qui le traversent mornes et flétries, pour être arrachées ensuite par le tourbillon des vents du printemps, elles sont comme chassées par la vie nouvelle qui veut venir. Je serai, moi, la feuille qui s'envole à l'heure où elle doit mourir. Je ne pourrais supporter de voir vieillir ton amour. Aujourd'hui tes regards s'arrêtaient avec une complaisance émue sur ce qui nous entoure, et tu m'as dit :