— Le prince Aurèle!… oh! c'est épouvantable… et c'est elle qui l'a écrit à mon frère : j'ai vu la lettre, l'horrible lettre, et quand je lui ai crié, à lui : « Mais ton fils, mais Gino! va le reprendre, va le chercher… » Claudia, Claudia… il m'a répondu que ce n'était pas son fils… qu'il ne pouvait pas être son fils… il m'a appris des choses affreuses… Mon petit Gino! en qui je chérissais le sang de ma mère, que j'aimais plus que ma vie, sur qui je comptais pour m'aider à mourir… il m'avait promis bien des fois que personne ne me toucherait, quand je serais morte, que lui… car il m'aime : j'ai été sa mère plus que sa mère, et il est parti!… parti avec cette femme de péché ; et je ne le verrai plus… J'ai cru mourir, Claudia ; et ce matin, j'ai pensé à vous, à Irène, à la chapelle où elle faisait prier Gino pour son père. Et je suis venue… Je ne sais pas pourquoi je suis venue ; sans doute parce que je suis folle… Mon Dieu!
Ce n'était pas un vain cri qui sortait de ses lèvres, mais une prière d'une ardeur inexprimable. Et moi, mon bien-aimé, je ne trouvais pas une seule parole à lui répondre! Tout se heurtait dans ma tête contre cette idée unique : Irène va paraître, je ne puis la prévenir? J'entendais son pas rapide au dehors ; la porte s'est ouverte, et elle a couru vers Angela :
— Angela, qu'y a-t-il? que venez-vous m'apprendre? qui est mort?… Maurice?…
— Non, non! je lui ai crié cela, non, Irène, rien de Maurice, rien, entends-tu!
Elle s'est redressée dans un mouvement subit qui disait clairement quel avait été son effroi. Angela s'est emparée de ses mains, et, sans que je pusse intervenir, en des phrases plus courtes, plus haletantes, elle a dit tout… La pâleur d'Irène ne ressemblait à rien de ce que j'aie jamais vu. Elle a répété à deux ou trois reprises, d'une voix sans expression, sans une intonation : « Gino… Gino!… » puis paraissant enfin comprendre la désolation de la pauvre femme qui lui parlait, elle lui a jeté les bras autour du cou et a éclaté en pleurs… Cette compassion a semblé rendre Donna Angela à elle-même ; elle a essayé de consoler Irène en répétant de sa voix pénétrante :
— Elle l'aimait tant, elle aussi!
L'idée de Maurice et de l'enfant ne s'associent à aucun moment dans son esprit ; la cruelle vérité dont son frère l'a foudroyée appartient pour elle à un passé ténébreux qu'elle ne cherche pas à sonder, et devant lequel sa pensée recule avec horreur. Elle n'a aucun soupçon du mal qu'Irène a souffert par la Riva… Tout le jour, elle nous a parlé, et la simplicité, la candeur de cette âme enfantine, ne se peuvent imaginer ; elle accepte sans murmurer la souffrance, mais en demeure étonnée, comme si la bonté de son propre cœur en était offensée. Vers le coucher du soleil, elle a voulu descendre à Sainte-Euphrasie où on lui a donné une cellule.
LXVII
Je m'épuise à lutter contre l'effroyable agitation d'Irène ; son âme est pleine d'un trouble profond, son esprit paraît s'égarer entre ce qu'elle souffre pour Maurice, et ce qu'elle souffre pour elle-même. — Sa pensée se rejette avec désespoir sur l'enfant perdue qui serait en ce moment sa force :
— Ma fille à moi, si belle, si douce, qu'il chérissait…, elle est morte… O malheureuse!…