Puis elle s'imagine que Maurice ira rejoindre la Riva :
— Et je te disais, Claudia, qu'elle ne l'aimait pas, et c'est pour elle que je suis torturée depuis si longtemps!…
La résignation apparente dont elle s'était enveloppée la soutenait comme une armure, qui blesse mais protège ; son âme passionnée est aujourd'hui désemparée, et sa violence par instants m'épouvante… Elle me dit qu'elle partira, et je sens que je n'aurai pas le courage de l'en empêcher… Il y a en moi un égoïsme presque cruel qui me fait supporter avec impatience que des pensées étrangères à toi, étrangères à mon amour, dominent dans mon esprit : le contact avec ces cœurs dévastés semble consumer ma vie ; reviens, mon bien-aimé, reviens me rendre la joie d'aimer ; les yeux les plus beaux deviendraient ternes à demeurer dans la nuit — et tu es ma lumière.
LXVIII
Lorsque tu m'as murmuré en me baisant sur la bouche : « Enfin, enfin, ma Claudia », — je crois que j'aurais pu m'élever de terre par la force seule du bonheur qui soulevait mon âme… Rien, mon amour, ne pourra jamais exprimer ce que ta voix aura été pour moi : quoi qu'elle dise, elle remue mon âme, elle commande à mes sens, elle les asservit à une seule de tes paroles. J'aime à me figurer que plus tard tu prononceras quelquefois à haute voix ce nom de Claudia, et que, dans ces brèves syllabes, tu retrouveras l'écho de notre amour… Ce nom me sera toujours cher comme un vêtement que tu aurais porté. — Tu m'as demandé pourquoi je te regardais avec une telle intensité, pourquoi mes yeux semblaient perdus dans une contemplation mystérieuse. Mon bien-aimé, ce n'est point pour graver tes traits en moi : ils sont toujours devant mes yeux ; mais je voudrais que quelque chose de mon amour, comme un rayon brûlant, transverbère ton cœur et y vive, je voudrais que cette flamme devienne une part de toi-même… Quant à moi, je sais que je tiendrai dans mes mains, jusqu'à la mort, la lampe magique qui est une lumière pour mes pas ; mais je sais aussi que ni toi ni moi ne pourrons changer l'ordre immuable des choses, qui veut que ta tendresse meure pour aller refleurir ailleurs!
LXIX
Irène t'a écouté : elle ne cherchera pas à voir Maurice encore, elle s'en ira à la campagne, attendre, seule et fidèle, l'heure où il ira la rejoindre — car elle espère, car elle l'aime malgré tout… comment peut-elle l'aimer? Elle s'en va vers un avenir obscur : ce cœur tourmenté connaîtra-t-il jamais le repos? il me semble qu'elle disparaît dans la nuit ; j'ai peur pour elle. Souvent j'ai pensé que cette vie d'Irène n'irait pas jusqu'à la vieillesse, que quelque chose de brusque et d'imprévu interviendrait pour elle ; maintenant qu'elle me quitte, je voudrais la retenir, lui donner dans l'oubli, l'apaisement qu'elle repousse… mais toi, tu me dis qu'il faut la laisser partir et accomplir sa destinée.
LXX
Les mois ont passé, mon amour. — J'ai un sentiment confus et profond que le soir approche pour moi… les aubes sont tristes, mais les couchants ne le sont point. Hier, comme mon cœur était ravi en ta pensée, et pénétré d'une tristesse délicieuse, toi qui m'observais sans que je le sache, tu m'as dit soudain en m'attirant dans tes bras :
— O ma Claudia, que je t'aime d'aimer comme tu aimes!… Ne me laisse pas aller, Claudia, mets les bras chéris autour de mon cou…