Tu as ajouté plus bas :
— Ne sois pas jalouse, ne le sois jamais…
Non, mon bien-aimé, je ne suis pas jalouse des ombres qui passent devant tes yeux : il est un degré d'amour qui ne connaît pas la jalousie et je sais y être parvenue. J'ai l'espérance que, si même tu croyais m'avoir oubliée, tu m'aimerais encore, et que même le voulant tu ne pourras reprendre tout à fait ce cœur que tu m'as donné ; toujours il en restera un lambeau pour moi. Tes yeux se levaient vers les miens avec supplication et je sentais toute ton âme venir à moi… et pourtant je n'ignore pas que dans ces mêmes minutes un attrait contraire te sollicite et veut t'enlever à moi… Tu me retiens parce que tu as peur de me perdre.
LXXI
Il me semble que notre vie est comme une promenade très douce à travers une forêt ombreuse dont le calme nous enchante et nous trompe. Nous nous attardons dans les sentiers sans issue, comme craignant de trouver l'au-delà de ce qui nous entoure ; nous nous taisons, et nos regards se cherchent constamment. Les miens, mon amour, se fondent de tendresse en rencontrant les tiens, surtout lorsque j'y découvre un reflet douloureux ; les inquiétudes de l'avenir, dont tu as peur, je le devine, t'oppressent en ce moment, et donnent à ton visage une expression à la fois fatiguée et forte. Tu m'as laissée hier passer ma main sur ton front, et baiser tes paupières sur lesquelles une ombre bleue fait un reflet que j'aime, et pendant que ton front était soucieux encore, tes lèvres s'entr'ouvraient et souriaient ; je les voyais sous ta moustache sombre, comme avides et prêtes à boire les baisers, et cependant je ne t'ai pas offert les miens : je sentais que ma caresse légère te rassérénait.
LXXII
Je t'agite et te trouble en te parlant d'Irène. Tu ne crois pas que Maurice ait oublié la Riva, et tu ne peux comprendre l'ardente espérance qui perce dans les lettres d'Irène ; déjà je m'aperçois que le passé s'efface rapidement dans son esprit ; et à peine paraît-il qu'elle se souvienne de celle qui pendant si longtemps lui a pris Maurice. Son cœur, palpitant d'espoir, s'est redonné plus généreux et plus soumis ; je t'ai lu les cris d'amour qui lui viennent aux lèvres, mais qu'elle n'ose prononcer tout haut, on la sent frémir du désir d'ouvrir grandes les ailes qu'elle tient repliées.
Pourquoi soupçonnes-tu qu'il veuille la tromper encore? N'est-elle pas exquise dans sa jeunesse ardente, et que lui manque-t-il pour donner toutes les joies? Si je pouvais enfin la voir ayant rassasié la grande faim de son cœur!… Pourquoi sa longue patience d'amour ne recueillerait-elle pas son salaire?… Tu m'as dit que sûrement un jour Irène trouverait l'apaisement de son cœur, mais qu'il est impossible que ce soit Maurice qui le lui donne. Penses-tu donc qu'elle puisse en aimer un autre? Ton cœur d'homme peut imaginer cela?… Moi j'imagine qu'elle sera morte auparavant… Tu as peur pour elle ; — de quoi as-tu peur, mon amour?
LXXIII
L'obsession d'Irène nous faisant mal à tous deux, j'ai décide d'aller à elle ; tu m'as approuvée avec tendresse :