C'est une étrange pensée que celle d'imaginer qu'un jour, sûrement, tu disparaîtras pour moi, tu cesseras de m'aimer, tu t'en iras au loin… Je ne puis me figurer ce que sera le monde pour moi quand cette heure viendra — car elle viendra… Ces temps derniers, Irène et moi, nous avons vu un enterrement, le soir ; sur le seuil de l'église, ceux qui escortaient le mort éteignaient leurs torches : ils les écrasaient contre la pierre, et la flamme résistait et les étincelles crépitaient, mais enfin elles s'éteignaient… L'action me paraissait cruelle comme celle de broyer un cœur — et le jour viendra pourtant où il faudra étouffer cette flamme de mon amour!…

XVIII

Quand tu me dis ce seul mot, ce mot magique : « Viens », si tu pouvais comprendre de quel élan tout mon être te répond! Hier soir, lorsque tu te tenais debout sur le perron à regarder dans la nuit, je ne bougeais pas pour ne pas te troubler ; mais je désirais, oh! je désirais ardemment être à ton côté. Tout à coup tu t'es retourné et tu m'as murmuré très bas : « Viens! » O charme incomparable de cet appel — tout amour, tout désir est enfermé en lui : « Viens! » aussi longtemps que tes lèvres et ton cœur le prononceront, mon âme sera rassasiée. Tout de suite j'ai été près de toi, et tu m'as serrée d'une étreinte presque douloureuse, et d'un geste si doux tu m'as passé ta main libre sur le visage ; puis, nous avons parlé de la sublime beauté de l'heure et de cette nuit toute pleine de parfums et de frémissements ; nous avons descendu les marches, et nos pas ont fait crier le gravier : — j'aime tant le bruit des pas dans la nuit! — Alors tu m'as dit des paroles d'amant. Je les ai bus comme les fleurs boivent la rosée, ces mots fous et charmants que je me répète quand tu n'es plus là : « Ma reine… ma fleur de verveine… maîtresse de ma vie… » Une sorte d'inquiétude semblait t'agiter. Tu me faisais te répéter les assurances de ma tendresse, et tu me baisais les yeux et les lèvres… puis la nuit est devenue très noire ; une crainte, une peur folle de te perdre m'a envahie — j'ai pleuré, et tu n'as pas compris pourquoi.

XIX

J'ai sur les lèvres le goût de ton baiser d'adieu, et je regarde tomber la pluie. Le ciel, qui était si divinement beau hier soir, s'est voilé comme une veuve ; il est terne et opaque, sans clarté et sans reflet ; les feuilles, que l'eau agite, frémissent légèrement mais sans joie, et, sur la terrasse déserte, au milieu des orangers et des jasmins, seules les corolles des volubilis font une tache lumineuse. Le silence monte des champs abandonnés et s'étend sur toute chose ; il pénètre dans la maison, emplit les grandes pièces désertes, et semble vouloir tout étouffer. Oh! si dans un moment je pouvais entendre le bruit de tes pas, le son de ta voix! Musique unique et parfaite que celle de la voix que nous chérissons : elle ravit l'âme, elle apaise le corps ; quelques paroles murmurées par elle, et ce ciel si gris, cet horizon fermé s'éclaireraient soudain. Il me semble que lorsque tu es là, à mes côtés, je ne sais pas jouir des ineffables bonheurs que me donne ta présence. Parfois je détourne mes yeux des tiens, et j'écoute d'autres voix… puis, lorsque tu disparais, lorsqu'au bout de la longue allée de cyprès je ne te vois plus, un froid mortel me saisit, et je ne vis que dans le passionné désir de te retrouver. Aujourd'hui cette faim que je ne puis assouvir arrache à mes entrailles presque des cris ; mes bras s'ouvrent ; ma voix t'appelle, et l'implacable indifférence des choses extérieures m'oppresse comme une torture.

XX

Quelle folie mon bien-aimé que celle des heures perdues! L'homme seul dans la nature gaspille ainsi ce temps qui passe, qui lui donne tout et lui reprend tout. Pour moi, regardant déjà vers le déclin du jour, je deviens avare des secondes qui tombent dans le sablier de l'éternité, et alors la nuit qui arrive et la pensée du sommeil m'affligent et m'effrayent : je suis jalouse d'une seule de ces minutes pendant lesquelles je puis me dire que tu m'aimes, que tu es mien et que je t'attends, et que ma vie se confondra dans la tienne.

XXI

Irène est revenue ; elle est arrivée à cheval, et, dans ce costume qui la rend plus mince et plus gracile encore, elle avait une grâce charmante. Elle s'en va seule ainsi, pendant des heures, galopant au bord du fleuve, dans des courses effrénées, essayant de ne pas se souvenir. Elle prend à ces fugues un plaisir sauvage et raffiné : le monde, qu'elle compte pour bien peu toujours, cesse d'exister ; la nature, qu'elle goûte avec passion, lui verse ses fortes et puissantes consolations ; elle se sent alors libre comme un oiseau, son cœur bat éperdument, et son âme tendre s'abandonne à cet assoupissement de la blessure qui la fait toujours souffrir. Ne pouvant être la servante et l'esclave de celui qu'elle adore, elle éprouve de furieux besoins de liberté ; et son imagination vive et folle l'emporte au delà des limites de notre horizon restreint, vers des pays imaginaires qu'elle parcourt au galop de sa jument Zuleika… Sa beauté s'ennoblit alors d'un caractère presque surhumain : l'ardeur de son visage, la force de son corps souple, la vibration de sa voix grave, la font paraître une jeune guerrière amoureuse, telle que les poètes en ont chanté… J'ai à la regarder et à l'écouter un plaisir et un attendrissement profonds, et, en découvrant la sombre tristesse qui nage au fond de ses yeux noirs, je me reproche presque la joie qu'elle lit dans les miens… Oh! que ne puis-je lui être utile et secourable!

XXII