Irène et moi, nous ne nous lassons pas de nous promener, au déclin du jour, sur la terrasse, dans les senteurs des orangers, le parfum fin des jasmins, parmi les verveines rampantes, les œillets pourpres à feuillage pâle, les enlacements des géraniums grimpants. Au-dessus de nos têtes se croisent les pampres, qui protègent les grappes sombres et serrées, lourdes de vie, de sève et d'ivresse. Tout à l'heure Irène en a détaché une ; elle en a frôlé sa joue ; puis, très légèrement, elle a appuyé ses dents éclatantes sur les grains durs, d'un suc généreux et cet acte ressemblait à un baiser. Toujours nous répétons les mêmes paroles ; elle a des mouvements brusques et soudains, provoqués par le moindre bruit qui vient vers nous ; son cœur sans cesse en éveil attend sans se lasser… Elle se figure qu'elle le verra revenir un jour avec le visage et les yeux d'amant qu'elle a connus autrefois. Si au moins il avait le courage d'être rude pour elle, peut-être guérirait-elle! Mais sa douceur indifférente l'attire et la trompe ; et, quand je lui dis qu'elle devrait le haïr, elle me regarde sans me comprendre.

XXIII

De trop écouter Irène me fait mal, et jette dans mon âme une angoisse inquiète. Je voudrais ne plus penser à elle. Au fond du cœur je lui en veux presque de venir troubler mon ardent bonheur… Et cependant je la chéris. Son beau sourire se fait si rayonnant, lorsqu'elle m'entend proclamer combien je suis heureuse et ce que tu es pour moi, sang de mes veines et vie de ma vie! Mais elle, à ma place, te voudrait toujours à ses côtés ; elle ne comprend pas que je me résigne jamais à te rendre à ta vie extérieure…

— Comment peux-tu le laisser partir? n'es-tu point jalouse?

— Non, je crois en lui ; et s'il ne voulait plus m'aimer, il me le dirait, mon Irène…

— Moi je ne pourrais pas!… misérable que je suis, qui demeure près de celui que ma présence fatigue!…

Ses belles mains sont couvertes de bagues magnifiques, et dans son agitation fébrile elle fait sans cesse mouvoir et scintiller les gemmes qui les ornent ; elle prend à les toucher et à les manier un plaisir qui l'apaise ; souvent elle en laisse tomber à terre, et, si c'est un diamant, elle dit que c'est une larme, si c'est un rubis une goutte de son sang… car toutes ses actions, même les plus indifférentes, semblent se relier par un fil invisible à cet amour qui est le fond de son être, le ressort qui la fait agir et vivre.

XXIV

Je t'ai revu, et Irène est oubliée. Tu m'as défendu de te parler d'elle, ni de jalousie et d'abandon, mais seulement de joie, et de la beauté de l'heure présente. Tu es là, je t'écoute marcher, et je frémis d'un trouble qui fait mes délices. — Tu t'es couché à mes pieds hier et tu m'as demandé de me taire ; de te donner seulement une de mes mains… Tu es resté longtemps, le front appuyé sur le revers de celle que tu avais prise, et ainsi, dans un silence exquis, nous avons laissé venir la nuit. Que cela est inexplicable que si peu de chose puisse rassasier le cœur qui aime! Il voudrait tout, et semble ne pouvoir jamais donner assez : la vie même paraît un sacrifice sans valeur ; et un rien, le contact presque imperceptible de ce qu'il aime lui suffit et l'enchante. O chose vraiment ineffable que l'amour pour qui tout est rien, pour qui rien est tout! Je suis donc chérie des dieux puisque, parmi tant de créatures humaines qui sont privées de ces joies sans nom, elles me sont prodiguées, puisque la vie n'aura pas été pour moi un vain mot! Oui, bien-aimé, sûrement toujours tu te souviendras de nos heures d'amour ; elles t'apparaîtront, comme la pensée du matin revient vers la fin du jour, — avec mélancolie et tu en aimeras la mémoire. Moi je cesserai d'exister pour toi : mais les joies que tu auras goûtées demeureront à jamais une partie de ton être… Oh! que cette pensée est douce!

XXV