Au premier rang, S. Exc. le comte Benparlato, envoyé de l'auguste famille italienne de la princesse et très-particulièrement député pour rendre un compte détaillé de la conduite et de la position prise par la jeune épousée. Mais la jolie petite princesse ne le craignait guère, ce bon Benparlato, et se piquait de lui faire dire ce qu'elle voudrait et croire ce qu'elle entendrait.
Après Son Excellence venait la baronne d'Altenhauss, première dame d'honneur de Son Altesse Royale, ayant en outre toute la confiance de S. M. l'Impératrice; puis l'aimable Sussenlippe, chambellan et secrétaire du commandement de la princesse, et très avant dans les bonnes grâces du souverain. Ceci était la maison particulière. Au dehors il y avait encore l'illustre docteur Grossedenke, homme d'un mérite supérieur, chargé officiellement de la santé de Son Altesse Royale, et tenu sous la foi du serment de révéler au prince Hermann les indispositions vraies et celles de caprice, l'indisposition-caprice étant une maladie parfaitement reconnue.
Après lui, venait par accident le maître de musique, fort bonhomme, donnant également des leçons à Son Altesse Royale la princesse héritière, qui tenait à être informée consciencieusement des véritables dispositions de sa belle-sœur, et enfin, mais en sinécure, son époux lui-même, le prince Hermann, le prince de l'Europe le plus aimable, le plus galant, le plus charmant, si facilement amoureux, que, le cas échéant, on pouvait croire qu'il le deviendrait de madame sa femme.
Tous les rapports s'accordaient à déclarer que Son Altesse Royale était une princesse délicieuse. C'était un miracle. Son auguste beau-père le prince régnant lui-même était sous le charme; elle lui donnait fort bien ses petites mains à baiser, lui volait des cigarettes, lui chantait ses plus jolies romances; en un mot, mettait tout à l'envers dans cette cour sérieuse, ce qui ne l'empêchait cependant pas de plaire à son auguste belle-mère, qu'elle gâtait de caresses enfantines, et à qui elle racontait les petites histoires qu'elle apprenait par les dames de service et qu'on n'aurait osé répéter à Sa Majesté Impériale. Avec cela, elle n'avait pas peur de la perruche favorite, personnage assez acariâtre, qu'elle baisait sur le bec sans que l'autre y fît opposition. Quant au prince, son époux, on l'avait entendue le tutoyer en aparté public, mais assez haut pour que le fait fût constaté par vingt personnes et pour scandaliser fortement la princesse héritière.
La petite princesse n'avait réussi si bien qu'en faisant précisément le contraire des officieux conseils qu'on lui avait prodigués; aussi elle demeurait très-décidée à suivre toujours sa propre impulsion, surtout si on la mettait en garde de ne pas le faire.
Entre autres choses, le comte Benparlato ne manquait jamais en temps opportun de la prémunir contre une tendance très-marquée à distinguer une dame plus que l'autre et surtout à s'en défendre vis-à-vis des étrangères du corps diplomatique. Aussi la princesse s'occupait-elle sérieusement de découvrir une personne qu'elle pût admettre au rôle d'amie; car on aurait pu la sermonner longtemps avant de la persuader qu'une intimité composée d'Altenhauss et de Sussenlippe devait lui suffire à tout jamais. Elle montrait déjà une préférence assez vive pour l'aimable madame de Camon. La princesse la trouvait tout à fait à son goût, sauf une petite réserve d'austérité et de respect qui lui faisait peur. Elle avait fait parler ces messieurs et avait découvert que madame de Camon était gaie, mais d'une manière qui n'était pas du tout celle de la jeune princesse, qui ne pouvait s'empêcher de se mourir de rire si quelqu'un tombait, et de compter, à un dîner officiel, les rides du feld-maréchal Blankenass. Elle était persuadée que cette sorte de gaieté n'était pas celle de madame de Camon.
Pendant ces hésitations, on annonça l'arrivée à T... de la belle marquise Della Primavera, contre laquelle tout le monde se hâta de mettre la princesse en garde.