Le personnel de l'ambassade est charmant. Comme conseiller, un prince médianisé qui sera ambassadeur à son tour. Pour premiers secrétaires, les meilleurs valseurs de N...,—ce qui leur donne une véritable prépondérance partout; ce sont eux qui mènent les bals de la cour; on les adore, on les flatte; on craint leur plus petite indisposition; sont, par ce moyen, extrêmement utiles à leur chef, car la danse est un des ressorts de la diplomatie; comme le sait fort bien le vieil ambassadeur d'Austro-Hongrie, il ne s'agit pas d'être graves, mais habiles. L'attaché militaire, «la coqueluche des cœurs», splendide dans un uniforme à dolman, à sabretache, à éperons, à plumets. L'ensemble forme une ambassade très-imposante.
LA TURQUIE.
Tout le mauvais goût, mais tout le faste imaginable; d'une très-haute mine, l'ambassadeur, avec sa belle figure orientale, un teint clair et coloré comme celui d'une femme, et le rouge brillant de son fez, en parfaite harmonie avec la richesse des dorures en plastron de son uniforme; son grand cordon qui passe sous le ceinturon vient former une large rosette au-dessus de l'épée courbe des fils de l'Islam. Une des ambassades les plus empressées auprès des dames, et en masse, extrêmement bien vue dans le corps diplomatique. Les jeunes beys ont une foule de petits talents, dessinent la caricature, chantent la chansonnette, se font le plus Parisiens possible, saluent mieux qu'aucun de leurs collègues, et la main sur le cœur, ont quelque chose de vraiment noble et viril, car rien de moins servile que ce profond salut des Orientaux; excellents diplomates, discrets et clairvoyants.
Des acteurs, passons aux décors.
L'une après l'autre, les lourdes voitures de gala franchissent la grille et viennent avec fracas s'arrêter court devant le perron, gardé par deux sentinelles immobiles. Au dehors, sous le ciel froid, le peuple regarde avec une satisfaction curieuse toute cette grandeur et cette pompe qui témoignent du respect qu'on porte au souverain auquel, par procuration, le monde civilisé tout entier vient souhaiter une nouvelle année de prospérité glorieuse. La vaste porte vitrée est ouverte, et en haie, six par six, les grands valets de pied à livrée blanche se tiennent droits et graves; tout au fond, le gros portier à habit rouge, baudrier doré et chapeau sur la tête, frappe lourdement sa hallebarde sur le passage des ambassadeurs. Le vestibule immense est orné de quelques statues de marbre à l'air noble, qui, muettes et placides du haut de leur socle, regardent depuis des siècles tout passer devant elles. A gauche, le grand escalier d'honneur aux marches basses, larges et planes, avec sa rampe fouillée, guillochée et dentelée comme une malines; le jour tombe un peu brisé à travers les petits carreaux de deux hautes fenêtres, et la lumière va éclairant çà et là, d'un rayon doré, les grandes toiles couvertes de sujets allégoriques, où l'Olympe sourit placidement dans les nuages perlés et les forêts enchanteresses de la mythologie.
Rien ne trouble d'habitude le calme parfait de ce beau degré... Aujourd'hui, c'est un murmure discret de paroles à mi-voix, un bruissement léger de soie et de satin et le heurt d'une épée frappant contre la pierre; sous cette douce clarté d'un jour d'hiver, les femmes parées sont plus belles encore qu'à la lumière intense de mille bougies; les grandes traînes portées par des mains blanches ou soutenues par de jeunes diplomates font comme des gammes claires de nuances diverses s'étageant sans se confondre; ici un vert pâle tout brodé d'argent, là du satin d'un blanc mat, rehaussé de diamants étincelant des couleurs du prisme. Plus bas, d'autres apparitions de femmes aux têtes pâles, couronnées de plumes et de dentelles légères, et entre elles la sombre magnificence des uniformes. Tous montent lentement, graves et sérieux, comme le veut la majesté du lieu tout rempli de souvenirs de gloire et de puissance. MM. les secrétaires et attachés restent les derniers en bas, suivant de l'œil les belles ambassadrices et diplomatesses, et plus préoccupés de ce spectacle que de la cérémonie qui les attend; ils les nomment comme elles apparaissent au tournant de l'escalier... En haut, dans le premier salon, attendent les chambellans de service, qui présentent d'abord leurs hommages aux ambassadrices et vont courtoisement de l'une à l'autre.