— Et cela vous est égal avec qui vous jouez?

— Oh! absolument.

Il s'était arrangé pour la faire asseoir à quelque distance des autres, et l'avoir à lui tout seul ; il la regarda un peu longuement en face et lui dit :

— On voit que vous êtes très jeune. Que vous êtes heureuse d'être jeune, Madame!

— Et vous aussi, Monsieur, vous êtes jeune.

— Croyez-vous? demanda-t-il.

Elle sourit joliment, naïvement, point troublée du tout sous les regards du jeune homme, et lui répondant avec l'aisance et la liberté qu'elle aurait eue, en causant avec Mme Le Barrage. Mais lui, qui venait de décider qu'il en était amoureux, se promit de changer tout cela ; dès ce moment, il prit un plaisir raffiné à s'établir dans la confiance, et, tous les jours, par le fait même de leurs rapprochements continuels, il y faisait de nouveaux progrès. Comme M. de Rollo avait habitué sa femme à de grandes attentions, et à ces menues courtoisies que se réservent plus généralement les amoureux, Vincent ne le suivit pas sur ce terrain. Seulement il s'arrangeait toujours avec tact et sans ostentation à causer avec Mme de Rollo. Une quantité de choses étaient nouvelles pour elle (elle avait lu si peu encore) et Vincent se chargea de faire son éducation littéraire ; il se mit à lui envoyer des livres. Dans ce beau parc, par des journées superbes, et dans la sécurité la plus complète, Berthe subit de dangereux enchantements. Vincent était trop habile pour rien lui lire lui-même et il pressentait qu'il l'aurait effrayée. Elle lisait donc seule et causait ensuite de ses impressions. Rollo était rebelle à ce genre d'émotion, bien que sensible à celle de voir briller les yeux de sa femme, à écouter sa voix émue et tendre ; seulement il ne voulait pas qu'elle s'exaltât trop, et, en bon camarade, il le lui demandait affectueusement. Cela agaçait un peu Berthe : son mari l'agaçait souvent maintenant ; dans une quantité de petites choses, il l'énervait légèrement et, assurément, dans une mesure qui ne nuisait en rien à son affection ; mais, à voir souvent Vincent de Mottelon, elle était devenue consciente de quelque exagération dans les façons de Raymond, elle le trouvait trop fleuri dans sa politesse, trop entêté sur de petites choses, par exemple, dans sa rigoureuse observance des jours maigres. Raymond, qui sentait que sa pratique ne répondait peut-être pas entièrement à ses convictions, se rabattait sur les choses sensibles. Il ne se serait pas permis et il n'aurait permis à personne d'enfreindre certaines lois ; cela, c'était bien ; mais ce qui était ennuyeux, c'était la sorte d'ostentation qu'il y apportait : cela allait de pair avec sa manie de proclamer à tout propos sa foi politique, son attachement à sa femme, et son admiration pour sa belle-mère.

Berthe s'apercevait parfois qu'elle aurait préféré être aimée avec plus de discrétion, surtout si le regard tranquille de Vincent s'arrêtait sur elle à ces moments-là.

CHAPITRE V

Les choses en étaient là, quand Mme d'Épone arriva au Grez. Si Mme Le Barrage avait pensé que l'arrivée de la mère allait troubler la fille, c'est parce qu'elle jugeait d'après son cœur à elle, qui était fort peu candide ; mais la jeune Mme de Rollo ne songea pas, un instant, que la présence de sa mère pût gêner en rien son intimité avec la famille de Lamarie, et ce fut avec un vif plaisir et sans arrière-pensée qu'elle se prépara à faire à sa mère les honneurs de ses amis. Mme d'Épone, fêtée par tous, dut confesser que chacun avait son genre de mérite ; elle fut, à vrai dire, un peu étonnée de l'extrême intimité qui s'était établie entre les deux familles. Mme Le Barrage était comme chez elle au Grez, badinant sans répit avec le maître de la maison, et parfois un peu hardiment ; mais elle s'était octroyé une position d'enfant gâtée qui lui permettait tout ; il était convenu que ses coquetteries étaient sans importance, ses inconséquences innocentes, et elle en commettait de fortes parfois ; mais tout cela passait sous la rubrique d'enfantillages, et M. Le Barrage était le premier à accepter une fiction dont il s'accommodait parfaitement. Il jouissait des succès de sa femme, et de l'art qu'elle avait de se conserver toutes les apparences de la jeunesse ; il s'en sentait rajeuni lui-même. Mme d'Épone reconnaissait à peine son gendre et sa fille et s'amusait à les entendre discuter avec passion les préparatifs d'une charade en tableaux, dont on ne cessait de lui parler depuis son arrivée, et qui semblait les absorber tous ; Mme de Comballaz crut devoir excuser toute cette frivolité :