« Vous avez promis hier de m'accorder enfin cette grâce que je sollicite à genoux d'un entretien seul à seule. Je sais que vous êtes libre de vous-même, ce soir, je vous attendrai dans la maison rustique, de neuf heures à minuit. Venez vers celui qui vous adore et est votre esclave. Ayez confiance en lui. »
Elle lut, elle relut ; les lettres dansaient devant elle. Quoi! sa fille en était là! Le danger était plus immédiat et plus pressant qu'elle ne l'avait cru. Ce rendez-vous manqué, un autre s'organiserait. Il n'y avait qu'un remède, un seul ; il fallait à tout prix qu'il parte ; s'il restait, c'en était fait de ce bonheur qui était son œuvre ; dans une heure d'égarement, sa malheureuse enfant le détruirait à jamais ; il fallait la sauver d'elle-même.
Elle resta là longtemps, regardant la pluie tomber : il fallait agir, agir rapidement. Lui écrire? Ce serait inutile, elle le sentait ; et ce serait une imprudence. Tout d'un coup, elle eut une inspiration ; elle irait à ce rendez-vous ; elle le conjurerait de partir ; elle trouverait les paroles qui toucheraient à son cœur ; elle s'humilierait pour racheter le repos et l'honneur de sa fille. Elle s'exaltait en y pensant ; les mots lui venaient, elle était sûre de vaincre, il partirait, et, dans trois ou quatre jours, lorsque Berthe serait remise, lorsque Raymond reviendrait, la vie reprendrait comme autrefois. L'honneur, l'habitude, l'affection, tout assurait que Berthe laissée à elle-même retrouverait la paix du cœur ; elle seule aurait traversé un moment pénible ; mais que lui importait? Elle frémissait en pensant que sa fille aurait pu répondre à cet appel!
Elle repoussa les livres, remonta lentement, alla s'occuper de Sabine, puis vint reprendre sa place de garde-malade, toute attentive à soulager sa fille, et voyant dans cette indisposition quelque chose de providentiel. Son cœur éprouvait une affreuse désolation ; mais, en même temps, elle se sentait si forte : Berthe était jeune, elle était honnête, elle aimait son mari ; oui, malgré tout, elle en avait la conviction, dans quelques mois elle pourrait lui parler de cet engouement, des dangers qu'elle avait courus ; elle pourrait lui montrer quels abîmes elle avait côtoyés. Elle avait donc oublié Sabine! Elle souhaitait, comme l'avait fait Mme de Gosselies, que d'autres enfants vinssent occuper sa vie et son cœur.
Les heures passaient vite ; le docteur était venu, avait recommandé le repos, les précautions, l'expectative, et avait promis une nouvelle visite pour le lendemain. Berthe s'était assoupie de bonne heure ; Sabine dormait dans son petit lit ; la plupart des domestiques, fatigués de la veille, étaient déjà couchés ; la femme de chambre, seule, veillait près de sa maîtresse, lorsque Mme d'Épone, avec une angoisse de peur, descendit, prit dans le vestibule un des grands manteaux qui y restaient accrochés en permanence, et, ouvrant une des portes-fenêtres de la bibliothèque, se glissa au dehors : elle n'était que nerveuse, sans aucune crainte réelle, lorsque, au bout de quelques pas, son cœur s'arrêta en entendant, — il lui parut, — marcher derrière elle ; elle ralentit sa marche, puis l'accéléra, et eut alors l'assurance d'être suivie. Malgré l'absence de Raymond, il n'y eut pas de doute, pas une hésitation dans son esprit ; c'était lui, elle en avait la certitude ; ignorant de quelle autre imprudence sa fille avait été capable, mais sûre qu'il l'épiait, elle envisagea la situation et n'eut qu'une minute de combat dans son cœur : « Je vais prendre sa place, dissiper ses soupçons à jamais. » Alors elle entra et murmura à l'oreille de Vincent ces mots qui l'avaient épouvanté sans que dans l'instant il pût les comprendre ni s'imaginer par quel miracle la mère prenait la place de la fille. Quand il vit paraître Raymond, quand il entendit la malheureuse femme revendiquer pour elle la honte et le déshonneur, quand il sentit que la disculper et dire la vérité serait une lâcheté infâme, il but une coupe d'humiliation dont il ne devait pas oublier l'amertume ; il se sentait si misérable et si peu de chose devant ces deux êtres emportés par les plus nobles émotions ; il aurait voulu se dire qu'il allait se battre avec Raymond, répondre de l'injure mortelle qu'il avait voulu lui infliger, et il fallait, sous peine de forfaire à l'honneur, se taire ; pour la première fois, il voyait de près les épouvantes et les horreurs de l'adultère ; jusque-là, il lui avait paru comme une élégance, d'un goût un peu scabreux peut-être, mais dont il suffisait d'esprit et de présence d'esprit pour n'y trouver que des plaisirs. Maintenant, par sa faute, par son égoïsme, il voyait une existence innocente brisée à jamais, et la pitié qu'il n'aurait peut-être pas éprouvée pour une maîtresse folle et imprudente, il l'éprouvait pour Mme d'Épone. Si Berthe avait été là, il aurait trouvé une sorte de consolation à se dire qu'elle y était parce qu'elle l'avait bien voulu ; mais celle qui souffrait sous ses yeux la plus atroce humiliation était là pour sauver son enfant, et Vincent se jura, dans un tardif regret, de ne pas rendre ce sacrifice inutile, car il devinait une partie du drame qui s'accomplissait. Du reste, Berthe était perdue pour lui ; il ne se faisait aucune illusion ; ils étaient séparés dorénavant comme aucune autre circonstance n'aurait pu les séparer, et il lui faudrait à ses yeux, à elle aussi, revêtir l'aspect d'un misérable qui fuit sans un mot. Si sceptique qu'il fût, il sentait que cette mère avait créé une barrière qu'il se reconnaissait incapable de franchir ; jamais plus il ne pourrait espérer voir les regards humides de Berthe se tourner vers lui, et cette pensée la lui rendait encore plus désirable et chère ; il l'aimait, en ce moment-là, jusqu'à la souffrance ; il était humilié, profondément humilié de devoir emporter un remords importun, au lieu des souvenirs charmants qu'il s'était promis et qui l'auraient parfaitement consolé d'une séparation. Il y avait dans son rôle actuel une sorte de lâcheté obligatoire qui lui était horriblement déplaisante. Laisser une femme sous le coup d'une suspicion fausse ou en trahir une autre, il n'y avait pas de choix, et son râle à lui était forcément pitoyable. Mme d'Épone lui inspirait un respect et une compassion infinis ; il aurait voulu pouvoir accomplir quelque acte noble ou courageux afin de ne pas rester si inférieur à elle, et, au milieu de sa réelle souffrance, il se connaissait encore assez pour savoir que, dans quelques mois, il aurait oublié, et qu'elle était blessée à jamais. Il lui avait volé sa fille aussi complètement que si Berthe eût tout quitté pour le suivre. Il y avait, dans la grandeur du sacrifice accompli par cette mère, quelque chose qui surpassait son âme et lui fit éprouver le plus réel attendrissement qu'il eût jamais connu ; il ne s'expliquait rien, mais démêlait confusément une volonté arrêtée de l'éloigner à n'importe quel prix. Suffoqué par la colère impuissante qui le faisait trembler, il marchait au hasard dans la campagne obscure, il ne sentait même pas la pluie qui tombait à flots ; tout était sombre, lamentable, silencieux ; il eut un réel dégoût de l'existence et de lui-même, une fureur du gâchis dans lequel il s'était mis, car il ne trouvait pas d'autre mot pour résumer ses impressions : « quel gâchis! », et, pour un homme comme lui, c'était le plus cruel aveu. Il allait attendre un jour ou deux le bon plaisir de Raymond, puis il partirait, mais, en partant, il faudrait emporter des souvenirs, et ces souvenirs seraient d'une nature qui mêlerait à tout de l'amertume, et cette pensée offusquait l'égoïsme qui avait été le fond même de son existence. L'une après l'autre des résolutions violentes lui passaient par la tête ; il envisagea et épuisa en esprit les souffrances et les expiations volontaires, puis, après s'être laissé tremper et avoir allumé plusieurs cigares qui s'éteignaient toujours, il finit par se persuader que, d'une façon ou d'une autre, tout s'arrange dans la vie.
CHAPITRE XXIII
Mme de Fontanieu, en recevant le lendemain de très bonne heure une lettre de Raymond de Rollo, ouvrit très grands ses yeux vifs. Elle lut, elle relut, elle retourna le papier, elle fit appeler le messager sur le perron, elle le questionna en quelques mots brefs, puis partit à la recherche de son mari ; cela indiquait chez elle une forte perturbation d'esprit, car d'habitude ses résolutions étaient prises et exécutées sans références à qui que ce soit. Elle trouva son cher et tendre dans le petit cabinet de travail où il aimait s'enfermer à double tour pour mettre au net les comptes de ses fermes, et où il conservait les archives de la famille et les journaux de sport, dans le même ordre parfait et mystérieux ; elle eut quelque peine à se faire ouvrir ; le marquis se croyait très occupé dès qu'il avait poussé le verrou ; elle ne fit aucune préface.
— Je pars pour le Grez ; je ne reviendrai peut-être que ce soir.
— Et notre voyage?
— Il n'a pas lieu : Berthe est malade.