Il resta là, jusqu'aux premières heures du matin, dans une angoisse de souffrance qu'il ne devait jamais oublier. Tout ce qu'il y avait de meilleur en lui montait à son cœur ; peu à peu, il y découvrait une extrême compassion pour la malheureuse femme à qui il ne donnerait plus le nom de mère, et il résolut d'agir jusqu'au bout en gentilhomme et en homme d'honneur ; non pas en voleur et en misérable comme l'autre. « Oh! si je pouvais l'étrangler! Et il faut se taire pour elle ; pour ma femme ; oui, pour elle. Oh! ma chère femme ; pardon, pardon, tous les jours de ma vie. »

CHAPITRE XXII

Il n'y avait pas sur terre une âme plus misérable que n'était celle de Mme d'Épone lorsqu'elle rentra dans sa chambre. Sabine, dans son petit lit, dormait paisiblement, et le petit lit était poussé tout contre celui où elle ne reposerait pas cette nuit-là. La pauvre femme aurait eu besoin de crier l'atroce douleur qui la travaillait et la déchirait comme des dents aiguës ; mais elle ne poussa pas un soupir qui aurait pu réveiller l'enfant ; elle s'approcha et pencha sur le cher visage endormi son visage décoloré ; ses bras se tendaient vers l'enfant dans un furieux désir de la saisir et de la serrer sur son cœur : « Oui, pour toi, mon enfant ; pour toi, ma fille ; oui, mon Dieu…, et je vous remercie… »

Elle tourna la tête vers le Christ qui était à son chevet, et ses lèvres s'entr'ouvrirent pour répéter dans un murmure : « … Et je vous remercie! » Elle remerciait Dieu, l'héroïque mère ; elle le remerciait sur le bûcher du sacrifice ; elle le remerciait de mourir pour ceux qu'elle aimait. Car n'était-ce pas mille fois pire que la mort? Elle s'assit dans un fauteuil bas d'où elle pouvait voir l'enfant, et, enlevant le manteau qui aurait pu effrayer la petite, si elle s'était éveillée, elle repassa tout ce qui venait de se passer ; toute cette journée, dans laquelle s'écroulait à jamais l'édifice de sa vie ; oui, à jamais ; il le fallait pour sauver le bonheur de sa fille, qui ignorerait toujours le sacrifice. Quand elle était sortie de cette chambre, une heure auparavant, oh! qu'elle ne se doutait guère au-devant de quelle horrible réalité elle allait et de quel prix il lui faudrait payer la rançon de son enfant!

Après le départ des Fontanieu et de son mari, Berthe s'était plainte d'un violent mal de tête et parlait de sortir pour le dissiper ; mais Mme d'Épone, qui lui trouvait le visage singulier, s'y était fortement opposée ; et, enfin, après une lutte assez vive, la jeune femme avait consenti à aller se coucher, avouant en même temps qu'elle avait très mal à la gorge. Mme d'Épone fut immédiatement inquiète, surtout trouvant à sa fille une sorte d'excitation fébrile qui paraissait hors de proportion avec le malaise qu'elle accusait ; ses yeux brillaient d'un feu extraordinaire et ses mains brûlantes s'attachaient à sa mère.

— Mon enfant, que je suis fâchée de te voir souffrante!

— Moi! non, pas du tout.

Puis elle ajouta pour corriger ce que cette affirmation avait d'un peu extraordinaire :

— J'aime à être dorlotée.

Ce fut en descendant donner des ordres pour qu'on allât chercher le docteur à Bretoncelles, que Mme d'Épone trouva un homme de Lamarie apportant un paquet de livres à Mme de Rollo et demandant des nouvelles de tout le monde. Elle trouva qu'il était inutile de faire un événement du malaise de sa fille et répondit par un bulletin général de « bien » ; puis elle ouvrit le paquet de livres pour voir s'il y en avait un qu'elle pût lire à Berthe pour la distraire. Au milieu des exemplaires brochés, un se trouvait dans une de ces gaines de soie, si communes aujourd'hui ; elle le prit, pensant qu'il devait appartenir à Mme Le Barrage et être une nouveauté à la mode. En l'ouvrant à la première page pour regarder le litre, elle aperçut, dépassant à peine l'enveloppe de soie, ce qui lui parut une feuille de papier blanc qu'elle tira à elle sans la moindre méfiance. Ce fut une enveloppe qu'elle trouva, une enveloppe soigneusement fermée ; elle la retourna dans ses mains avec un vague sentiment de malaise. Sûrement Mme Le Barrage ne pouvait l'avoir glissée là par hasard ; les inquiétudes qui l'obsédaient depuis quelque temps prenaient corps ; elle eut l'intuition que sa fille venait de se lancer dans quelque horrible imprudence ; elle en entrevit toutes les conséquences, et alors, sans hésiter, elle déchira l'enveloppe et en sortit le billet qu'elle contenait ; il était court, et d'une écriture qu'elle reconnut immédiatement.