— Vous l'aurez voulu.
Et tout son orgueil fouetté par cette parole, à voix heurtée, il fit le récit de cette soirée néfaste. Mme de Gosselies l'écoutait, les lèvres serrées, l'œil fixe. Quand il se tut, secoué par des sanglots qu'il ne retenait plus, il y eut un long silence. Mme de Gosselies le regardait avec compassion, presque avec pitié :
— Et vous avez cru cela, mon pauvre enfant?
— Cru? Mais j'ai vu!
— Vous avez cru que ma fille, qui a mené la vie d'un ange, qui s'est immolée depuis sa jeunesse, s'en allait comme ça, tout d'un coup, à des rendez-vous d'amour? Mais il faut être fou pour croire cela!
Rollo la regardait, l'air effaré.
— Mais, malheureux, vous n'avez pas compris ce qui, pour moi, est clair comme le soleil, qu'elle devait être là pour réparer quelque sottise de sa fille! Oh! ne bondissez pas : je suis persuadée que ma petite Berthe est la plus honnête femme du monde ; mais, sauf ma fille, toutes les femmes ont dans la vie leur moment d'affolement. Je suis convaincue qu'il n'y avait rien, entendez-vous, rien qui pût vous outrager ; la mère, qui est ma fille, n'y serait pas allée ; mais une jeune femme toute naïve, comme la vôtre, c'est horriblement imprudent, et, plus elles valent, plus elles le sont… Je ne sais pas ce qui s'est passé ; mais je mettrais ma tête sur le billot que ma fille s'est sacrifiée encore une fois, et vous comprenez que je ne veux pas de cela. Je suis fâchée de vous affliger ; mais je trouve que tout a des bornes, et ma fille se meurt, tout simplement, de sa jolie invention. Elle vous a vu comme une espèce de fou, et elle a perdu la tête. On réfléchit, mon cher garçon ; on réfléchit. Vous êtes navré ; mais veuillez ne pas recommencer à vous livrer à votre imagination. Une autre année, évitez les tableaux vivants. En attendant, vous allez me faire le plaisir d'écrire à Berthe que le général, qui a la goutte (il l'aura certainement, s'il ne l'a pas), avait besoin, pour une affaire urgente, que vous le remplaciez à Angers, et vous allez y partir tout à l'heure. Berthe devra arriver demain vous attendre ici, et, moi, je me charge de la confesser.
— Mais elle ne peut pas venir seule. Oh! c'est horrible ; ma femme, ma femme!
— Vous la retrouverez, votre femme ; mon Dieu! Elle ne peut pas empêcher les gens de devenir amoureux d'elle! Est-ce qu'elle pouvait répondre des entreprises de ce Monsieur? Elle ne s'en doutait pas seulement, j'en suis sûre. Croyez-vous que tous les hommes soient délicats? Vous vous tromperiez furieusement ; tous les moyens leur sont bons. Vous allez faire ce que je vous dis, et c'est moi qui vais écrire à Berthe. Tâchez de vous calmer.
— Me calmer! Quand vous me prouvez… mais c'est impossible ; jamais Berthe…