CHAPITRE PREMIER

En descendant du train qui l'amenait de Paris, Mme d'Épone fut reçue par son gendre, sa fille et leur petite Sabine, manifestement heureux de la revoir. Il y eut entre les deux femmes une de ces étreintes qui disent silencieusement la profondeur de la tendresse. Puis, avec une expression de joie qui illuminait un visage encore superbement beau à quarante-deux ans, Mme d'Épone regarda longuement sa fille et la trouva si embellie, si charmante, qu'elle tendit une seconde fois la main à son gendre comme pour le remercier. Le bonheur de sa fille était son unique joie, son unique souci, sa seule raison de vivre. Dix-huit ans auparavant, dans la fleur d'une triomphante jeunesse, elle avait été abandonnée par un mari qu'elle aimait aveuglément. Fière, peu expansive, quoique passionnément tendre, Valentine d'Épone n'avait pas su lutter contre les premiers symptômes qui auraient dû l'avertir que son mari aimait ailleurs ; elle continua d'accueillir sa rivale à son foyer, car il lui aurait semblé insupportable d'accuser extérieurement une jalousie qu'elle trouvait au-dessous d'elle. Jamais elle ne fit de reproche, elle ne provoqua aucune explication, mais elle se vit de plus en plus délaissée. Elle se remettait à peine de la naissance d'un fils qui ne vécut pas, que M. d'Épone quittait la maison conjugale, laissant derrière lui une lettre polie dans laquelle il avouait ingénument aimer une autre femme ; il assurait la sienne qu'elle trouverait sa fortune intacte, et finissait en la priant aimablement de ne pas élever leur fille à le détester ; il leur souhaitait à toutes deux une vie heureuse, et c'était tout! Mme d'Épone accepta ce coup en silence, tellement meurtrie, désillusionnée, anéantie dans toutes ses croyances, qu'elle eut à peine la force des larmes. Sa mère, Mme de Gosselies, se chargea de pousser des cris et fit retentir l'air de ses clameurs indignées contre son gendre et aussi contre sa fille, car elle n'admettait pas qu'une femme, et une femme qui avait la chance d'avoir un visage comme on n'en fait plus, se laissât abandonner. Le général de Gosselies, qu'elle avait épousé en secondes noces, dut entendre du matin au soir ses litanies désolées sur la faiblesse de Valentine.

— Ma fille n'a pas de caractère. Sa résignation? Elle est jolie, sa résignation! C'est ce qui lui faisait recevoir cette coquine qui venait lui voler son mari. On ne plante là que les femmes qui le permettent. Est-ce qu'on a jamais pensé à m'abandonner, moi? Je me flatte que non, et, cependant, je sais fort bien n'avoir pas le profil de ma fille. Et qu'est-ce qu'elle va faire maintenant? Se résigner encore! Moi, j'irais le chercher, ce monstre, et je le ramènerais par les deux oreilles.

Il parut clairement que la pauvre Mme d'Épone n'y avait pas la moindre vocation ; elle s'isola dans une tristesse si calme et si digne, si tranquille extérieurement, que d'autres auraient pu la croire consolée. Elle se voua en quelque sorte à l'adoration de sa fille, ne vivant que pour cette enfant dont la beauté, la gaieté, le charme firent toute sa joie. Peu à peu, elle rompit la plupart de ses relations et les borna à une étroite intimité. Malgré les récriminations outrées de Mme de Gosselies, qui regardait comme une profanation cet ensevelissement prématuré de tant de beauté, elle se refusa à aller dans le monde ; son abandon la faisait rougir comme un péché, et les curiosités indiscrètes lui étaient aussi odieuses que la pitié de celles qui la consolaient en lui rappelant mielleusement qu'elle avait sa fille, son excellente mère ; pour un peu, on lui aurait fait presque entendre qu'il lui en restait encore trop!

Mme de Gosselies se chargea d'apporter une certaine agitation dans l'intérieur trop paisible de sa fille. D'abord, elle la tint sans miséricorde au courant des faits et gestes de son mari qui avait eu l'audace de se faire naturaliser Américain et d'épouser sa maîtresse, d'après les lois fantaisistes d'un État quelconque.

Mme d'Épone se fit une vie très occupée ; sa fille, la lecture, les arts qu'elle aimait, les soins de sa maison remplissaient ses journées ; ainsi les années passaient, et non sans joie. Elle s'était habituée à la tristesse comme on s'habitue au demi-jour, et elle avait reporté sur sa fille tous ses rêves brisés. Elle voulait pour elle le bonheur et l'amour qu'elle n'avait jamais eus.

Sa réputation, pendant ce long veuvage d'un vivant, fut sans une ombre ; son existence était organisée de façon à éviter même les occasions de faire parler d'elle ; et, dans une noble défiance d'elle-même, elle fuyait les tentations auxquelles nulle créature humaine n'est sûre de résister. Sauf avec sa fille, elle avait accentué une sorte de froideur qui lui était naturelle et qui aidait à sauvegarder son repos. Les luttes de son cœur furent silencieuses ; il n'y parut rien au dehors, et Mme de Gosselies, trompée par la paix qu'elle voyait, avouait parfois que sa fille n'était pas tellement à plaindre :

— Je crois positivement, qu'elle était faite pour cette vie-là. Sa fille lui forme un univers, et un mari l'aurait gênée, peut-être. Je voudrais seulement que mon gendre nous fît la politesse de mourir avant qu'il soit question de marier ma petite-fille.

Car Mme de Gosselies aimait fort à sa mode sa petite Berthe, ce diable obéissant, comme elle la nommait ; créature débordant de vie et avec tant de gaieté naturelle qu'il ne lui était pas venu à l'idée de trouver leur intérieur un peu triste, pas plus que l'oiselet ne trouverait son nid trop haut placé ; elle aimait, au contraire, ce nid avec passion et l'emplissait de ses rires et de ses chants.

Sa mère la vit grandir avec une sorte de terreur et en même temps de joie intense ; la perdre, la donner à un autre lui déchirait le cœur ; et, cependant, se sentant seule dans sa tâche de mère, elle souhaitait avec ardeur voir cette enfant chérie arriver au port, et ce port ne pouvait être qu'un heureux mariage. La jeune fille n'avait pas quinze ans que Mme de Gosselies parlait continuellement de ce mariage au général et à sa fille ; et Mme d'Épone se rendait compte que, dans sa retraite volontaire, les maris viendraient difficilement chercher Berthe. Elle était forcée de rester d'accord pour louer la supériorité de la sagesse mondaine de sa mère, qui augmentait tous les ans ses relations.