Mme de Gosselies, tout en gémissant devant Mme d'Épone de cette retraite, savait aussi en tirer parti à l'occasion pour vanter les extraordinaires mérites de sa fille ; il est vrai que ce mérite n'était pas commun, et la tâche de le faire valoir semblait facile. Confidentiellement, Mme de Gosselies avouait au général que l'exagération qu'elle regrettait aurait peut-être du bon le jour où il s'agirait de marier Berthe.
— Pour faire avaler un beau-père qui est mormon ou mahométan, puisque cet animal a femme et enfants dans tous les pays du monde, il ne sera peut-être pas trop d'un dragon de vertu comme ma fille : elle fera compensation.
Ce fut, en effet, un renom de vertu qui servit pour trouver un mari à Berthe ; sa mère répugnait à la mener dans le monde, et Mme de Gosselies pensait aussi qu'il valait tout autant la marier au plus tôt. Depuis longtemps, sans en rien dire, elle avait jeté son dévolu sur le jeune comte Raymond de Rollo ; la comtesse de Rollo était une de ses anciennes amies, vue rarement parce qu'elle vivait toujours en province, mais jamais négligée, et, depuis quelques années, tout doucement et délicatement flattée et ramenée. Une lointaine parenté avec le général de Gosselies servit pour un rapprochement plus intime. Mme de Rollo souhaitait établir son fils, jeune homme élevé en fils de famille, et ayant doucement passé ses petits orages de jeunesse à Rouen ; le plus sage du monde malgré les fredaines qu'il avait crues obligatoires, plein d'orgueil, d'honneur, de préjugés, jeune, bel homme, et persuadé que rien au monde ne valait un Rollo, enfin, possédant les qualités idéales du mari.
Pour un pareil phénix, Mme de Rollo voulait une femme égale en mérites rares : elle se serait récriée si on lui avait parlé, pour son Raymond, de la fille d'un homme qui avait fait un scandale et abandonné les siens ; mais, petit à petit, dans leurs entretiens, puis par lettre, Mme de Gosselies était arrivée à lui donner une si haute idée de Mme d'Épone, dont elle ne parlait cependant que sur un ton plaintif, que l'excellente Mme de Rollo avait pris la jeune femme en intérêt tout à fait maternel et que, d'elle-même, sans qu'elle eût pu se figurer que qui que ce soit lui avait soufflé cette idée, il lui vint à la pensée que la fille couvée sous l'œil d'une mère pareille, tellement défendue contre tout ce que le monde a de mauvais, devait être quelque chose d'exquis et d'unique, et, par conséquent, serait précisément le fait de Raymond.
Elle vint à Paris, se trouva liée intimement avec Mme de Gosselies, qui l'accapara sans, en aucune façon, parler de sa fille. Ce fut Mme de Rollo qui demanda à revoir Mme d'Épone, la vit, en fut ravie et tout de suite enthousiasmée de Berthe, d'une beauté moins rare, assurément, mais avec un visage pétri de grâces, des yeux bruns gais et tendres sous des cheveux cendrés, un teint admirable et une bouche dont le fléchissement charmant semblait fait pour les caresses ; avec cela, une naïveté intelligente, la hardiesse de ceux qui n'ont jamais senti ni la contrainte ni la moquerie, cette hardiesse aimante des petits qui osent parce qu'ils ne connaissent pas la peur.
Mme d'Épone accepta avec un transport de reconnaissance les heureuses perspectives qui s'offraient pour sa fille. Tout ce qu'elle savait des Rollo, de Raymond de Rollo en particulier, comblait ses désirs ; un si bon fils, un homme si rigoureusement attaché à ses devoirs ne pouvait être qu'un mari parfait. Elle le vit avec des yeux prévenus et le trouva en tout selon ses ambitions pour Berthe. Il était beau, en effet, d'une beauté un peu fade, quoique mâle ; très blond, avec des yeux pâles et métalliques, une légère moustache, des traits réguliers, très grand, robuste ; un peu lourd et accentuant cette lourdeur précoce par un pas pesant qui tenait à une sorte de pompe qu'il apportait dans ses manières, mais qui se traduisait par une politesse, des respects, une tenue qui ne prêtaient à aucune critique. Tel quel, il parut à souhait ; Mme de Gosselies en répondait, Mme de Rollo le donnait comme une merveille, et Mme d'Épone, avec cette intarissable force d'illusion qui est la ressource de la vie, ne douta pas un instant qu'un bonheur sans nuages fût en réserve pour sa fille.
Berthe n'eut aucune peine à agréer celui qui plaisait si fort aux siens et dont la mine, le nom, la situation étaient faits pour la séduire ; de plus, elle le vit presque immédiatement épris, et peu de fiancés le furent plus sincèrement.
Avant d'atteindre ses dix-huit ans, Berthe devint Mme de Rollo et son mariage réalisa absolument les espérances des siens. Raymond, de plus en plus amoureux, l'avait placée sur un piédestal, et pour elle-même, et parce qu'elle était sa femme. Ils avaient tout pour rendre leur existence heureuse : habituée à la vie tranquille, le calme de la province n'attrista nullement la jeune femme. Elle se trouva très heureuse dans le grand hôtel familial, à Rouen, plus heureuse encore à leur château du Grez, où sa mère venait passer une bonne partie de l'été avec elle. Une longue maladie de Mme de Rollo, la douairière, resserra encore leur existence dans le cercle de famille ; sa mort et le deuil qui en fut la conséquence les y maintinrent d'abord. Mais l'été qui suivit apporta un changement complet dans les allures du jeune ménage ; des relations banales avec des voisins se transformèrent en intimité ; les lettres de Mme de Rollo étaient pleines de détails sur la famille de Mottelon qui habitait à Lamarie, à une courte distance du Grez. Mme d'Épone se réjouit sincèrement du nouvel élément d'intérêt qui était entré dans la vie de sa fille, et elle avait fait part de sa satisfaction à Mme de Gosselies, qui, à sa grande surprise, ne l'avait pas partagée.
— Ce n'est pas là ce qu'il fallait à ta fille ; j'avais compté sur un enfant et une nourriture tous les deux ans : je n'y suis plus ; leur petite a quatre ans, je vous demande un peu! Ce ménage-là tournerait comme un autre que, ma foi, je n'en serais pas étonnée.