— Charmante occupation, répondit Vincent ; aussi vous avez tous l'air enchanté. Où est Hortense?
— Il y a eu un drame ; reprit Mme Le Barrage : la pauvre Mimi a griffé sa sœur dans un moment d'expansion ; la justice est en train de suivre son cours. La peine que ma sœur se donne pour tourmenter ses enfants est inexplicable : je vous demande un peu en quoi l'avenir de ma nièce sera influencé par le fait d'avoir, à l'âge qu'elle a, griffé ou non sa sœur.
— Ah! dit la jeune marquise, que je suis de votre avis, ma chère ; chez moi, ils s'élèvent l'un l'autre : Pierre gifle Fernand qui le lui rend, et cela leur suffit comme discipline ; ils se portent bien, ils ne sont pas menteurs, c'est tout ce que je veux.
— Voyons, dit la bonne Mme de Mottelon, vous vous calomniez, Blanche : vos enfants sont charmants et parfaitement élevés.
— Vous trouvez? Alors c'est que c'est naturel chez eux ; enfin, si nous voulons les revoir aujourd'hui, nous ferons bien de penser à partir. Monsieur de Mottelon, voulez-vous appeler mon cher et tendre? C'est convenu, Edmée, je suis Cendrillon ; je viendrai après-demain, si mon pauvre Cinq n'a pas de convulsions ou autre chose du même genre d'ici là ; en voilà un dont le besoin ne se faisait pas sentir! Enfin! Qu'est-ce qui s'emporte d'ici? Mes enfants viennent à une lieue à ma rencontre ; et si j'ai les poches vides, c'est un désastre. Merci, ma bonne Edmée, ces petits gâteaux feront leur bonheur, un pour chacun, c'est assez ; merci, chère. Voilà mon époux ; je m'arrache à ce lieu de délices.
CHAPITRE VIII
Le château du Grez était situé sur une des éminences qui dominent le cours de la Seine, on y arrivait par une très longue allée d'arbres immenses, et on débouchait devant une grande façade de briques et pierres, avec des fenêtres fleuries, des stores aux vives couleurs et une immense toiture parfaitement entretenue et qui scintillait au soleil. L'autre côté regardait vers le fleuve ; mais la vue en était cachée par un haut rideau d'arbres, formant une allée au bas de la pelouse, à l'endroit même où le terrain commençait à descendre en pente rapide. Une petite maison rustique avait été construite à l'extrémité de cette allée, se laissant à peine distinguer sous les plantes grimpantes qui la couvraient et la verdure qui l'entourait. C'était une oasis charmante pour les jours d'été. Le large horizon se découvrait tout entier, variant de couleur et d'aspect, selon les heures du jour. Berthe de Rollo aimait fort venir y travailler en compagnie de Chonchon que ravissaient la vue des bateaux montant et descendant le fleuve et l'animation du petit port de la Bouille, où stoppaient les vapeurs, dont la fumée légère s'élevait en spirales bleues. Mme d'Épone l'accompagnait maintenant presque tous les matins ; elle lisait, quelquefois à haute voix, les feuilles du jour, pendant que se confectionnaient les innombrables tabliers brodés et enrubannés dont Mme Chonchon paraissait faire une consommation intarissable ; mais surtout la mère et la fille causaient.
C'étaient des entretiens cœur à cœur, commencés, interrompus et repris, selon l'impression du moment. Berthe avait toujours été tendre et expansive, et elle l'était plus que jamais ; elle avait besoin de se prouver quelque chose à elle-même, de se persuader qu'il n'y avait rien dans son cœur qu'elle voulût cacher à sa mère. On parlait naturellement beaucoup des voisins de Lamarie, puisqu'ils avaient pris une part importante dans la vie quotidienne ; le nom de Vincent, de M. de Mottelon, plutôt revenait souvent, prononcé par l'une et par l'autre sans affectation. Lui-même apparaissait parfois, le matin ; il apportait à la petite maison rustique, soit les échantillons qu'avait reçus Mme Le Barrage, qui était la costumière en chef, ou bien il venait annoncer ou préparer quelque répétition. C'était une heure qu'il fallait changer, une invitation de sa mère à transmettre ; enfin, quelque chose de très important, et qui n'aurait pas souffert de retard. Il s'adressait autant à Mme d'Épone qu'à Mme de Rollo, et restait plus ou moins longtemps, selon les occasions, mais repartait invariablement au pas accéléré pour se trouver à Lamarie à l'heure du déjeuner. Vincent n'avertissait jamais Mme de Rollo de sa venue, quelque chose dans les manières de la jeune femme en avait donné la certitude à Mme d'Épone. Et puis, elle connaissait trop bien sa fille! Elle se disait cela à elle-même pour se rassurer, quoiqu'elle sentît confusément dans les profondeurs mystérieuses de son cœur qu'il n'y a pas de raisonnement qui tienne contre la passion. Que Vincent de Mottelon fût épris de Berthe, elle n'en doutait pas, mais elle pensait qu'il ne fallait pas, même pour la défendre, alarmer la sécurité de sa fille ; cette sécurité qui lui paraissait encore entière était, elle le croyait, le bouclier le plus puissant. Elle souriait donc au jeune homme, lui témoignait même une sorte de préférence amicale que justifiaient les égards particuliers qu'il avait pour elle. Rollo était enchanté, car il faisait le plus grand cas des appréciations de sa belle-mère.
Un matin, Vincent arriva porteur d'un message de Mme de Fontanieu, chez qui il avait dîné la veille et qui faisait annoncer sa visite pour l'après-midi ; on combinerait définitivement les tableaux, et même on essayerait les costumes ; et pour que tout le monde fût content, elle amènerait ses deux aînés pour jouer avec Chonchon.
Après quelques petites discussions sur les arrangements de la journée, Mme de Rollo se leva.