— Ma chère maman, restes-tu encore un peu ici à admirer la vue avec M. de Mottelon? Moi, il faut que j'aille donner quelques ordres, je veux aussi me faire cueillir des roses, je n'en ai plus une dans le salon.
— Va, dit Mme d'Épone avec un bon sourire, M. de Mottelon et moi allons parler politique.
— Très bien, amusez-vous ; à tantôt, Monsieur de Mottelon.
Mme de Rollo partit suivie de Chonchon qui, pour reprendre complètement possession de sa maman, levait vers elle sa petite frimousse rose en demandant un baiser ; la jeune femme se baissa avec une grâce infinie, et les deux jolies créatures formèrent une seconde un groupe ravissant ; Mme d'Épone les regardait, et, sans affectation, elle tourna ses yeux clairs et sérieux sur Vincent ; ce regard disait tant de choses, que lui, qu'on n'embarrassait pas facilement, eut un moment de trouble ; cela fut l'affaire d'un éclair, et ils reprirent leur entretien avec la même cordialité apparente.
Ils étaient là depuis un quart d'heure environ, lorsque le pas lourd de Rollo fit craquer le sable de l'allée, et il parut sur le seuil de la maisonnette ; il salua respectueusement sa belle-mère, qu'il voyait pour la première fois de la journée, et d'une voix un peu hésitante demanda où était sa femme.
— Berthe est soit au parterre, soit au château ; elle nous a quittés il y a un moment pour des ordres qu'elle avait à donner, les Fontanieu s'étant fait annoncer pour aujourd'hui.
— Ah! j'aurais bien voulu la trouver, Mme de Canillac est au salon.
— Mme de Canillac?
— Oui. (Il était bien empêtré le pauvre Rollo.) Je revenais de Bretoncelles, je l'ai rencontrée tout près de la grille, elle avait été peindre ce matin quelque part près d'ici, sa femme de chambre portait son pliant ; elle a été si aimable, elle a tellement manifesté le désir de voir Berthe, que, ma foi, je l'ai invitée à déjeuner sans façon ; j'espère que cela ne contrariera pas ma femme. J'ai peut-être eu tort sans l'avoir prévenue.
Rollo était extrêmement respectueux des droits de Mme de Rollo ; il ne se mettait jamais en avant comme copropriétaire. C'était pour lui la maison de sa femme, la table de sa femme, et c'était la chose la plus rare du monde qu'il fît une invitation sans la consulter préalablement. Il était trop gentilhomme pour raconter que, en cette occasion, on lui avait forcé la main et qu'il s'était vu contraint, sous peine d'impolitesse, de faire cette invitation. Il en était déjà confus, l'absence de sa femme le déconcertait tout à fait. Mme d'Épone discerna tout cela.