— Berthe, sûrement, verra très volontiers Mme de Canillac, qui, je parie, ne vous a pas laissé le choix ; je vais rentrer et j'irai lui tenir compagnie pendant que vous chercherez votre femme.

— Restez donc aussi, Mottelon, dit Rollo soudainement.

Il avait tout à coup un peu peur d'être seul en butte, sous les yeux de sa belle-mère et de sa femme, aux coquetteries de Mme de Canillac. Elle lui en faisait d'une telle force, depuis un quart d'heure, qu'il en était véritablement embarrassé.

Vincent hésitait.

— Mais ma mère n'est pas prévenue.

— Oh! j'enverrai un homme ; restez, cher ami, vous nous rendrez service à tous.

— Oui, Monsieur de Mottelon, dit Mme d'Épone, restez, puisque mon gendre vous le demande si pathétiquement.

Mme de Canillac, le sourire sur les lèvres, attendait dans le petit salon de Mme de Rollo. Quoique revenant d'une excursion matinale et artistique, elle était fort bien attifée, et le contentement d'elle-même qu'elle éprouvait lui donnait l'air tout à fait aimable. Elle regardait avec attention l'arrangement des installations intimes de Mme de Rollo, afin de les imiter à l'Abbaye ; la chaise longue, encadrée dans un joli paravent et garnie de larges coussins mous couverts d'une soie foncée ; le beau portrait d'un arrière-grand-père de M. de Rollo, poudré, au sourire narquois, dont la destinée s'était close le 10 août, en défendant le roi ; les petites tables surchargées de bibelots de prix, le grand sac d'étoffe broché accroché au paravent, et partout, les photographies de Rollo, de Mme d'Épone, de Chonchon, dont un pastel délicieux, encadré de vieille soie blanche, régnait à la meilleure place ; elle se disait avec une joie profonde que l'Abbaye était une aussi belle maison que le Grez, qu'elle en était la maîtresse, et qu'il ne lui manquait plus que d'être sur un pied d'intimité avec ses voisines ; elle était maintenant entrée dans la place et très décidée à bien leur faire comprendre à tous qu'elle ne se considérait comme nullement solidaire de sa famille et qu'elle comprenait mieux que personne l'énorme distance qui séparait une Mme de Canillac d'une Mme Legay. Sa mère l'avait imprudemment mise dans ses confidences ; et elle était parfaitement résolue à ce que ni l'une ni l'autre de ses sœurs ne lui fissent l'affront d'avoir les mêmes avantages mondains qu'elle-même, et en outre un mari charmant. Du reste, elle se rendait strictement justice et ne se dissimulait pas que si Antonin eût été charmant, on lui aurait cherché femme ailleurs ; elle était fort rassurée sur les rêveries maternelles qui, au fond, ne lui devaient pas être inutiles et lui vaudraient une liberté d'action qu'on ne lui aurait peut-être pas accordée sans protestations, dans d'autres circonstances. Pour commencer, elle se ferait d'abord bien venir des hommes ; c'était le chemin le plus rapide et le plus court pour arriver aux femmes, et le naïf et le chevaleresque Rollo pouvait facilement se transformer en allié utile ; elle flattait de toutes ses forces sa fatuité, et déjà elle pouvait s'applaudir du résultat.

— Mon gendre cherche sa femme, dit Mme d'Épone en entrant ; permettez-moi, Madame, en attendant ma fille, de vous faire les honneurs du Grez.

— Ah! Madame, vous êtes mille fois bonne, j'ai mis trop d'empressement, je crois, à accepter l'invitation gracieuse de M. de Rollo ; mais on croit facilement ce que l'on désire, et j'ai tant de sympathie pour Mme de Rollo.