— Vous êtes bien indulgente, Madame.

— Et votre ravissante petite fille? Oh! comme je vous l'envie!

Ici Mme de Canillac poussa un soupir :

— C'est le seul point noir de mon horizon ; mon mari et ma belle-mère sont parfaits pour moi, certainement ; mais enfin nous aurions besoin à l'Abbaye d'un sourire d'enfant pour nous égayer un peu.

— Cela viendra, il faut bien l'espérer, Madame.

— Ah oui, je l'espère, car j'ai la passion des enfants. Est-ce que je ne verrai pas Mlle Sabine?

— Elle est avec sa maman, qui avait quelques ordres à donner ; elles seront sûrement ici dans un moment ; mais ne voulez-vous pas ôter votre chapeau? Voulez-vous monter chez moi?

— Oh non, Madame, merci, c'est fait dans un moment.

Elle enleva prestement son chapeau, et de ses doigts déliés répara le désordre de sa coiffure. Elle finissait quand Mme de Rollo parut ; son mari l'avait un peu étonnée en lui annonçant qu'ils avaient deux convives ; elle avait d'abord pensé à son menu, puis, rassurée, lui avait dit qu'il avait très bien fait, et elle reçut Mme de Canillac comme si elle l'eût attendue.

On se mit à table. Rollo, exubérant de satisfaction, Mme de Rollo faisant les honneurs de chez elle sans démonstrations, en femme qui y est rompue, tandis que l'excellent Raymond donnait toujours l'impression d'avoir des convives pour la première fois de sa vie ; Vincent, placé à la gauche de Mme de Rollo (la droite était réservée à Sabine) éprouvait une sorte de mauvaise humeur, dont rien ne paraissait au dehors, car il était parfaitement maître de lui-même. Berthe, fraîche comme les fleurs de verveine odorantes qui fleurissaient son corsage, superbe comme un matin d'été, s'occupait peu de lui ; elle l'irritait par un calme qui n'était évidemment pas affecté et qui venait de son milieu, du voisinage de sa petite ; Rollo, d'un autre côté, vaniteusement content des avances d'une coquette, l'agaçait extraordinairement aussi ; même Chonchon, même Mme d'Épone lui donnaient ce matin-là sur les nerfs. Il regrettait d'être resté ; mais puisqu'il y était, il verrait si cela ne pouvait pas lui être bon à quelque chose, et il entreprit Mme de Canillac, qui répondit promptement à son appel. La conversation, tout en demeurant générale, prit comme un ton particulier entre eux. C'étaient des riens, des inflexions de voix, mais dont l'un et l'autre se rendaient parfaitement compte. Rollo, très en gaieté, se lançait, lui aussi, riait, racontait des anecdotes (ce qui était une manie chez lui), et était tout à fait monté quand on passa dans le hall pour prendre le café. Ce vaste vestibule, transformé moitié en salon, moitié en serre, prêtait à tout ce qu'on voulait : à la solitude, aux causeries intimes, à la lecture ; là, chacun était libre ; Rollo offrit immédiatement des cigarettes, Mme de Canillac en prit une sans hésiter :