— Comment, vous croyez? Mais je paraîtrais d'une ingratitude horrible : je lui dois peut-être la vie de ma chère femme.
Et il étendit les bras vers Berthe.
— Je suis de l'avis de maman, et c'est encore plus ennuyeux pour moi : c'est un souvenir qui m'est très désagréable.
Le reste de l'après-midi se passa pour Berthe dans une agitation d'âme extraordinaire ; il lui semblait qu'elle allait mourir de confusion en revoyant Vincent. Sa mère lui avait conseillé doucement d'aller se reposer et lui avait procuré ainsi cette liberté entière dont elle avait besoin. Son cœur battait à l'étouffer, et ses jambes fléchissaient, lorsqu'elle alla à la rencontre des Mottelon ; mais, dès qu'elle les vit tous, son courage et son aplomb lui revinrent comme par enchantement. Elle regarda Vincent, si respectueux et discret, comme elle aurait regardé un étranger ; il lui semblait soudain que tout ce qui s'était passé tenait du domaine des rêves, et que seule, la vérité vraie était Mme de Rollo entourée de son mari et de sa mère, absolument protégée contre tous les entraînements possibles. Rien dans les manières de M. de Mottelon n'était pour la troubler ; lui aussi avait évidemment oublié : il ne cherchait pas son regard, sa poignée de mains fut cordiale, sans réticences. Elle respirait ; on ne parla que de choses banales, du temps, du goûter, du costume de Mme Le Barrage, de la robe qu'on mettrait pour aller dîner chez les Legay. Mme Le Barrage, très au courant de tout ce qui se passait dans le voisinage, annonçait qu'on allait manger des plats extraordinaires, Mme Legay ayant commandé les spécialités les plus recherchées à Paris.
— Et tout cela, c'est en l'honneur de Vincent.
On se récria.
— Parfaitement ; c'est M. Gendre, numéro deux. Moi, ce qui me fera plaisir dans ce mariage, c'est la parenté avec Antonin ; tu l'inviteras souvent, n'est-ce pas, Vincent? Et puis j'aime le papa.
Mme Le Barrage fit la plus la plus jolie grimace du monde en voyant entrer, comme elle parlait encore, Mme Legay, ses filles et son mari ; car, pour la circonstance, on l'avait amené, lui aussi. Les dames se précipitèrent avec empressement vers Mme de Rollo, l'accablant des expressions de leur joie ; le bon Rollo écoutait, le visage ouvert et rayonnant, incapable de discerner une note fausse, même lorsque Mme de Canillac répétait en clignant ses yeux :
— Quel bonheur que M. de Mottelon se soit trouvé là!
Elle le regardait et elle regardait Berthe avec une curiosité méchante. « Ils sont bien froids, il y a quelque chose, » se dit-elle, et elle recommençait, demandant des détails :