On fut très exact, et, à sept heures et demie, Mme Legay avait le bonheur de s'asseoir à sa grande table avec le marquis de Fontanieu à sa droite et le comte de Rollo à sa gauche ; Mme de Rollo était entre Vincent et M. de Comballaz, qui était là en garçon, Mme de Comballaz ayant refusé pour tenir compagnie à sa mère, comme Mme d'Épone l'avait fait sous prétexte de garder Sabine. La droite de M. Legay n'avait rien de divertissant pour Mme Le Barrage ; mais elle avait, de l'autre côté, le joli lieutenant d'Ancenis, qui n'interrompait pas ses déclarations. Céleste, l'air modeste, était assise entre M. de Mottelon et son beau-frère, qui montra, dès le potage, une disposition à être loquace, qu'aucun regard tendre de sa femme ne put modérer. Les domestiques, à l'Abbaye, avaient, à son sujet, des ordres particuliers pour les vins, et, quoique Lupin, son valet de chambre, eût été ajouté au service pour le surveiller sans en avoir l'air, il parut bientôt qu'il allait boire plus qu'il n'aurait fallu. La bonne chère préparée par Mme Legay eut l'effet sur lequel elle avait compté. Dès le potage, qui était quelque chose d'inédit et d'exquis, les langues se dénouèrent.

Les Fontanieu étaient partout les boute-en-train, la petite marquise ne trouvant de forces, pour l'accomplissement de ses devoirs maternels, qu'en les oubliant le plus souvent possible, et sa gaieté plongea Canillac dans l'admiration. Avec sa taille fine, sa coiffure à la chinoise, son petit nez relevé, elle avait l'air d'une jeune fille, et son air candide donnait une drôlerie nouvelle à ses propos qui se préoccupaient fort peu de la présence des demoiselles. « Puisqu'elles sont là, tant pis. » Le gros Comballaz, tout rouge, luisant et jubilant, lui donnait joyeusement la réplique, et l'œil de M. Legay, auprès de cette piquante femme, s'allumait de petites lueurs égrillardes. Rollo, mis en joie aussi, répondait aux agaceries de Mme de Canillac, dont le pied frôlait de temps en temps, par hasard, le sien. L'aînée des demoiselles de La Vergne écoutait, en pouffant et lui ordonnant de se taire, les grosses farces de Canillac, et Céleste répondait des monosyllabes attendris aux politesses de Vincent.

M. Legay s'exaltait à mesure qu'on célébrait ses vins, et il donnait généreusement le signal de la récidive. Tous les hommes, sauf Vincent et le petit d'Ancenis, mangeaient comme des gens qui auraient passé leur vie dans les privations. L'air s'épaississait du fumet de tous ces plats, de l'arôme de tous ces vins.

Rien n'était plus facile à Vincent que de parler librement à sa voisine, et, la frôlant sans la toucher, assez près pour qu'elle eût le sentiment qu'il était là, il reprit les points de sa lettre, à voix brève, coupant ses phrases, mais se sentant écouté. Elle n'avait la force que de répondre oui, reprise d'une façon inouïe par sa présence et par le plaisir mortel qu'elle éprouvait à l'entendre et à le voir. Le moindre mot avait, sur les lèvres de Vincent, l'air d'une caresse, chaque inflexion de sa voix lui allait au cœur ; il causait avec elle doucement, sans effort, faisant parfois prendre part à Céleste dans leur entretien, sans lui ôter ce qu'il avait d'intime, tant Berthe avait le sentiment que chaque mot était pour elle. Canillac, les yeux ternes, les regardait souvent, se demandant laquelle des deux lui plaisait mieux : la petite marquise en noir ou la belle comtesse en blanc ; ce fut Berthe qui l'emporta et, dès après le rôti, il ne cessa d'arrêter sur elle ses yeux insolents ; elle en eut comme un malaise, et Mme de Fontanieu, qui voyait tout, apercevant chez son cousin ce regard de bête de proie, se mit à l'interpeller pour faire diversion.

Mme Legay avait tellement l'œil aux assiettes de ses convives, qu'elle ne fit pas attention avec quelle rapidité les verres de son gendre se vidaient et se remplissaient. Céleste, qui le voyait avec terreur, cherchait en vain à attirer l'attention de sa sœur pour lui faire un signe ; mais Mme de Canillac, tout occupée à tourner la tête à ses deux voisins, n'avait d'yeux que pour eux, avec de temps en temps un regard à Vincent.

Le dîner s'acheva dans une gaieté et une cordialité exubérantes ; tout le monde parlait à la fois ; on commençait à dépouiller la corbeille de fleurs qui ornait la table, et, à l'échancrure du corsage ouvert de Mme de Canillac, il y avait deux roses, l'une donnée par Rollo, l'autre par Le Barrage.

Rollo ne se gênait nullement pour faire sa petite cour, ne voyant là qu'une politesse de plus et l'accomplissement d'une partie du programme ; il s'amusait de bon cœur. Berthe paraissait absolument remise de sa secousse, et il était repris tout entier par les projets de la fête qu'il allait donner au Grez ; il écoutait avec enthousiasme Mme de Canillac qui lui proposait d'éclairer le parc.

L'apothéose de Mme Legay eut une fin ; elle fut longue à arriver, mais elle arriva et, à regret, elle donna le signal de se lever de table. Les hommes, mis en gaieté, jetèrent leurs serviettes avec cet air triomphal qui est coutumier en ces occasions ; les bras s'arrondirent, les sourires s'échangèrent et, lentement, on s'écoula dans le salon.

Vincent ne disait rien à sa voisine en la reconduisant, vraiment ému et vraiment heureux de sentir sa main fine trembler un peu sur son bras. Avant de lui rendre sa liberté, il la pressa d'une étreinte légère et discrète, qui pouvait fort bien être interprétée comme une simple marque d'amitié.

M. Legay, tout monté et gaillard, emmena aussitôt les hommes fumer sous la vérandah ; elle s'ouvrait et devant le grand salon et devant la petite pièce baptisée du nom de cabinet de travail, où le maître de la maison était habituellement relégué, mais où sa femme lui permettait de conserver d'excellents cigares pour offrir aux autres, et il se mit à en faire les honneurs avec une joie d'enfant.