Vincent était d'une bonne humeur imperturbable, et la vie devenait si agréable que Berthe pensait avec une sorte de terreur aux jours qui suivraient nécessairement ; elle s'exhortait au courage, très contente d'elle-même, et se moquant maintenant de ses terreurs de petite fille.
Le premier billet avait été suivi par d'autres glissés dans le panier à ouvrage et le plus souvent dans la couverture de soie d'un livre ; jamais, dans ces billets, rien qui pût sérieusement alarmer sa conscience ; c'était simplement l'épanchement d'un cœur triste et ami, d'un cœur qui battait pour elle sans oser espérer de retour, car il ne paraissait jamais supposer qu'il pût être aimé ; son bonheur était d'aimer, d'adorer, et il se contentait d'être souffert. Cela la rendait plus libre et plus expansive ; avec un secret désir de le consoler, elle aurait aimé causer à cœur ouvert une fois avec lui, lui laisser lire une fois dans son âme, et, après, se séparer comme elle le devait.
Cette tentation d'un entretien secret la hantait ; il le lui demandait dans chaque lettre comme une faveur qu'on ne peut refuser, sans une vraie cruauté, à un homme qui vous adore ; elle le désirait et, malgré tout, elle avait peur ; elle allait, un peu grisée, se lançant avec une ardeur fébrile dans tous les projets de plaisirs et préparait sa fête comme si la vie n'eût pas eu d'autre but.
Quand le jour vint enfin, Mme d'Épone, qui parcourait, seule avec sa fille, les salons démeublés, ne put s'empêcher de dire :
— Je serais aise de voir venir demain, et surtout après-demain.
— Tu nous trouves trop bruyants, ma chère maman?
— A te dire vrai, ma fille, j'aimais mieux le Grez des autres années, sans tant de voisins.
Berthe rougit légèrement.
— Nous vivions comme des sauvages.
— Je ne le trouve pas, et vous aurez de la peine à reprendre le train d'une vie tranquille.