— Et qui nous oblige à une vie tranquille?
— Tout ; et ton bonheur en premier.
— Mon bonheur? Mais, maman, je m'amuse, je suis heureuse ; Raymond s'amuse aussi, il est heureux.
— Qu'il soit heureux sans tant d'amusements factices, cela vaudra mieux ; ou du moins, qu'il s'amuse sans tant de frais. Enfin, pour ce soir, j'espère que tout réussira ; mais je te le dis, ma fille, je verrai avec joie éteindre le dernier lampion.
Berthe eut comme un malaise ; elle ne pouvait être vraiment satisfaite avec la conviction intime que sa mère la désapprouvait ; cela la gênait, elle voulait sa sanction, elle voulait la voir participer à son plaisir. Cependant, elle tâcha de secouer celle impression et de ne songer qu'au succès ; son succès à elle était pour un seul, elle ne se l'avouait pas, mais elle ne pensait à personne d'autre. Il devait venir de très bonne heure afin de donner le dernier coup d'œil du régisseur. Raymond oubliait complètement ses velléités de jalousie, dans la satisfaction de la parfaite réussite de leur théâtre ; il avait donné des ordres sans désemparer et se figurait, de bonne foi, avoir tout inventé, tout inauguré.
Le pays entier était en émoi en cette occasion ; on venait de Rouen et même d'Elbeuf ; Mme de Fontanieu avait transporté au Grez, où elle devait coucher, trois enfants et ses malles ; plusieurs personnes recevaient l'hospitalité à Lamarie, et même les demoiselles de La Vergne avaient des invités. Aussi Mme Le Barrage se préparait à de bien douces émotions, et le jeune d'Ancenis avait la fièvre ; il n'était pas le seul. Au premier étage régnait une agitation extraordinaire, les portes s'ouvraient, les femmes de chambre couraient, partout on réclamait M. de Mottelon, qui avait le privilège de grimer, et allait d'une chambre à l'autre remplir sa tâche délicate. La petite marquise, sans une arrière-pensée et toute au plaisir de se déguiser, était d'une gaieté intarissable ; elle mourait de rire en voyant noircir le visage de son mari, qui s'exécutait du reste d'assez bonne grâce ; Mme de Rollo, trop émue pour être heureuse, se regardait sous les tresses brunes de Rébecca ; les demoiselles Legay étaient hors d'elles de plaisir ; Mme de Fontanieu les avait traitées tout à fait familièrement, et M. de Mottelon avait plaisanté d'une façon charmante en les inondant de blanc liquide ; elles étaient horribles et ne s'en doutaient pas ; Mme de Canillac était plus clairvoyante et, pâle de fureur sous son maquillage, elle leur en voulait à tous, à mort, de lui avoir donné un rôle si pitoyable.
Dans le boudoir de Berthe, où ils s'étaient enfin réunis, elle regardait Mme Le Barrage délicieusement costumée en fée, et Mme de Fontanieu, absolument charmante dans ses affiquets de Cendrillon. En vain le bon Fontanieu riait avec elle de la couleur de leur visage ; elle riait aussi, mais avec l'envie de les mordre. Du reste, elle avait apporté, ce soir-là, un cœur plus aigre que jamais ; Canillac était resté à Rouen sur les conseils de son valet de chambre et, pour ce bon service, Lupin avait reçu une gratification sérieuse de Mme de Canillac, qui, néanmoins, avait continué jusqu'au dernier moment à se désoler de l'impossibilité où elle était de persuader son mari de revenir avec elle. Il lui avait promis, comme fiche de consolation, de venir la prendre le surlendemain, pour retourner ensemble à l'Abbaye, et elle avait accepté joyeusement cet arrangement, tout en emportant la volonté bien arrêtée de ne pas s'y conformer et de se faire retenir de force par ses parents ; mais, à son amer désappointement, Mme Legay avait paru trouver tout simple que sa fille rentrât chez elle, et n'avait pas renouvelé son invitation ni fait la moindre instance pour la retenir. C'est que Céleste avait profité de l'absence de sa sœur pour prouver à Mme Legay que la présence de Suzanne, loin d'être utile à leurs projets, y nuisait, et « ma fille de Canillac » avait été sacrifiée sans hésitation à l'espérance de dire un jour « ma fille de Mottelon ».
A neuf heures, le grand salon du Grez était plein. Mmes d'Épone et Rollo avaient reçu les invités, que deux jeunes officiers, transformés en commissaires, menaient à leur place ; on respirait cette atmosphère particulière que donne l'attente d'un plaisir. Jamais on n'avait vu chose pareille au Grez. Les propos s'échangeaient :
— On doit danser après.
— On dit qu'il y a un cotillon.