Le mot de la charade deviné et proclamé, les acteurs acclamés, il y eut un rapide mouvement de chaises qu'on recule, et on se dirigea vers la salle à manger, pendant que disparaissait toute trace du théâtre et que le salon se vidait pour le bal qui allait suivre. Les acteurs étaient remontés s'habiller, sauf Mme de Fontanieu et Mme Le Barrage qui restaient dans leur costume et s'étaient tout de suite mêlées aux invités pour être entourées et félicitées ; tous reparurent dans un temps relativement très court, et, à minuit, Rollo ouvrait le bal avec Mme de Fontanieu. Mme de Canillac, mise avec une élégance achevée, ce qu'elle regardait comme sa revanche, essayait de séduire son cousin de Fontanieu, s'étant tout à coup découvert un avenir de ce côté-là. Mme de Rollo, en reparaissant dans les salons, reçut une véritable ovation ; elle n'avait pas été habituée à ces succès personnels, et, émue et un peu étonnée, elle souriait d'une façon charmante ; tous les hommes l'entouraient et la complimentaient, et elle commençait à éprouver cette griserie particulière qui donne du courage aux plus timides ; elle répondait et plaisantait avec une aisance dont elle ne se serait pas crue capable, éprouvant un plaisir confus, un sentiment de triomphe qui prêtaient à ses yeux une expression à la fois gaie et tendre. Tout riait autour d'elle : ces belles pièces brillamment éclairées dont elle était la maîtresse, les sons d'une musique voluptueuse et entraînante, le mouvement de toutes ces femmes parées de couleurs claires, le regard de tous ces yeux qu'allumait le plaisir, le parfum des fleurs qui remplissait l'air ; livrée entièrement à la sensation de l'heure présente, elle en jouissait pleinement, et il lui semblait qu'elle ne désirait rien au delà!
Un des premiers, Vincent vint la chercher pour une valse ; il avait le visage sérieux et presque triste de l'homme épris ; lui aussi subissait l'influence de l'heure et du milieu ; il s'y mêlait une sorte de jalousie de l'admiration qu'il découvrait dans tous les regards ; il aurait voulu couvrir les belles épaules de Berthe et l'emporter au loin! Ils commencèrent à tourner sans échanger un mot ; on jouait une de ces valses de Strauss, si amoureuses, si grisantes ; elle avait eu fort rarement des occasions de danser et subissait, comme une ivresse nouvelle et délicieuse, l'entraînement de la valse et de la musique ; leur silence volontaire semblait une complicité, elle était heureuse à ne pouvoir parler, elle leva seulement les yeux qui rencontrèrent ceux de Vincent! Ils s'arrêtèrent enfin pour reprendre haleine vers un fond du salon, tout près d'une des grandes portes qui donnaient sur le hall, presque cachés par d'épaisses tentures ; elle s'éventait rapidement, faisant claquer son éventail d'un petit mouvement nerveux ; il la regarda, ne dit rien, et recommença la valse jusqu'à ce qu'enfin, vraiment lassée, elle demanda grâce :
— Venez vous asseoir un instant?
Et, sans attendre la réponse, il la mena dans le hall, où quelques couples prenaient le frais.
— Asseyez-vous, Madame ; voulez-vous que j'aille vous chercher quelque chose?
— Non, merci, je suis seulement essoufflée. Les choses vont bien, n'est-ce pas? Il me semble qu'on s'amuse.
— Oui, on s'amuse! sauf moi qui suis horriblement malheureux!
— Malheureux!
Elle était vraiment étonnée ; elle se sentait si heureuse!
— Oui, malheureux, car, après cette soirée, après ces quelques instants où je pourrai encore vous parler seul à seule, vous tenir même dans mes bras, comprenez-vous ce que c'est que ce bonheur pour moi, vous tenir dans mes bras! Après, quand le jour se lèvera, tout à l'heure, ce sera fini! Finie, notre intimité ; finis, ces moments pendant lesquels je vous voyais chaque jour! Tout ce qui faisait mon plaisir, tout ce qui faisait ma vie, fini! Car vous comprenez bien que je ne peux plus mentir, que je vous aime, et que moi, qui ai dit si souvent ces mots sans les comprendre, puisque je ne souffrais pas, et que je souffre atrocement ce soir! Je sais qu'il est inutile de rien espérer, je ne vous demande rien, parce que je suis fier et que j'aime mieux votre silence que vos refus! Je vous ai conjuré de me donner une heure, une demi-heure à moi, de me faire cette charité, cette aumône, vous m'avez refusé! Alors, que voulez-vous que je vous dise?… Venez valser.