Et la marquise se multiplia et eut le temps, en courant, de dire à Berthe :
— J'emmène Rollo demain à Fontanieu.
— Et pourquoi?
— Pour vous en débarrasser d'abord, et vous laisser la facilité de remettre tranquillement votre maison en ordre ; et puis, pour qu'il aille acheter des chevaux avec Jean.
Berthe ne répondit pas ; une secrète délicatesse de son cœur, même dans ce moment où ce pauvre cœur s'appartenait si peu, lui faisait redouter l'absence de son mari. Il lui semblait qu'il la défendait contre elle-même ; ce soir-là, cependant, il l'irritait particulièrement ; elle le trouvait bruyant, exagéré dans ses politesses pompeuses, même dans son désir de mettre chacun à l'aise ; elle faisait entre lui et Vincent de continuelles comparaisons ; le calme élégant, la parfaite modération, le charme, tout de douceur et d'insinuation de l'un, faisaient ressortir encore plus les maladresses de l'autre. Et cependant elle eut une vraie tristesse, une sorte d'inquiétude, en apprenant que Raymond la laissait seule, même pour vingt-quatre heures. Elle se contenta simplement de sourire et de dire à la marquise :
— Nous reparlerons de cela demain, entre nous.
Et lorsque Vincent l'interrogea sur le sujet de son petit colloque avec Mme de Fontanieu, elle garda pour elle sa nouvelle. Peut-être, après tout, ne partirait-il pas, et assurément cela vaudrait mieux. Elle était effrayée elle-même du vertige qu'elle éprouvait et du chemin qu'elle avait fait dans une seule soirée ; si elle se fût laissée entièrement aller à l'impulsion de son cœur, elle aurait avoué que, durant cette nuit, tout lui était devenu momentanément indifférent, tout, sauf lui, et les émotions qu'il soulevait dans son âme, ces regards sans fond qu'ils échangeaient, le frisson délicieux qui la parcourait au seul contact de sa main, le battement éperdu de son cœur lorsqu'il lui parlait à voix basse, entr'ouvrant à peine les lèvres et lui disant des choses si douces, si ravissantes, qu'il lui semblait que tous les mots dont il se servait étaient nouveaux pour elle. A vrai dire, c'était l'abandon, l'abandon irrésistible, passionné de tout l'être. Son rêve lui semblait la réalité, et la réalité le rêve. Mais l'habitude et l'éducation sont choses si fortes qu'elle accomplit jusqu'au bout, sans le moindre trouble extérieur, et dans tous ses détails multiples, ses devoirs de maîtresse de maison ; elle fut l'âme du souper, tellement que Mme de Canillac se fit un plaisir d'observer plusieurs fois à haute voix combien Mme de Rollo était gaie et lancée ; elle avait une manière perfide et innocente de rapprocher son nom et celui de Mottelon, à tel point que, frappé, à la fin, de cette consonance répétée, Rollo ne put s'empêcher d'y faire attention. Mme de Fontanieu, toujours prête à croiser l'épée, se fit un plaisir de rendre à sa cousine deux ou trois petites douceurs destinées à la calmer et qui réussirent effectivement, et firent que le jeune sous-lieutenant eut pour lui seul des commentaires explicatifs dont elle espérait bien qu'il se servirait à Rouen. Après le souper, Mme de Fontanieu proposa inutilement un dernier tour de valse ; le jour était levé et les plus intrépides voulaient rentrer chez eux ; la voiture de Lamarie partit la dernière ; faute de mieux, la marquise suggéra alors de voir lever l'aurore, et, jetant un châle sur sa tête, elle ouvrit une des grandes portes-fenêtres avec un : « Ah! quel air délicieux » et resta là un moment malgré les rappels de tous. Berthe, rêveuse, debout sur le seuil, n'osait la suivre, mais répétait comme elle : « Quel beau matin! quel malheur d'aller se coucher! »
Il fallut y penser cependant. Fontanieu s'offrit encore un ou deux verres de Champagne supplémentaires et alluma le cigare qui devait le disposer au sommeil. La marquise monta les escaliers en chantant et en déclarant que rien ne la reposait comme de danser. Quant à Berthe de Rollo, elle allait comme une somnambule ; muette, quelque effort qu'elle fît pour parler, et angoissée comme d'une séparation éternelle du bonsoir banal qu'elle avait échangé avec Vincent ; il était parti! Quand le reverrait-elle? Quand retrouveraient-ils jamais l'ivresse de cette nuit de bal? Il lui sembla qu'on venait de les séparer pour toujours ; et la voix affectueuse de son mari lui fit un mal affreux ; elle prétexta être à bout de force pour avoir droit au silence, et, quelque bonne envie que Rollo eût de causer, il lui fallut se taire.
CHAPITRE XX
Mme de Fontanieu, sous une apparence de traiter tout légèrement, avait en réalité un sentiment très sérieux et très juste des choses de la vie ; elle apportait, dans celles qui étaient indifférentes ou accessoires, une philosophie gaie qui était dans son naturel ; mais cela ne l'empêchait pas d'agir toujours avec prudence et discernement. Elle voyait loin et avec une logique désillusionnée qui lui permettait d'apercevoir toutes les conséquences d'une action. Tout en rentrant à Fontanieu, en emmenant Rollo comme elle en avait arrêté le projet, elle pensait beaucoup à Berthe, et avec inquiétude. Elle avait été frappée d'une foule de détails dans l'attitude et la manière d'agir de la jeune femme, qui indiquaient un état d'âme tout à fait inusité. Depuis le matin, Mme de Rollo expliquait par l'extrême lassitude une tristesse concentrée et profonde qui n'avait échappé, du reste, ni à Mme d'Épone, ni à la marquise ; aussi, celle-ci cherchait un moyen : il fallait évidemment rompre violemment une situation qui devenait aiguë.