[VI]

«SOCIETY PAPERS»

On a dit et redit que c'est dans les salons du XVIIIe siècle que se prépara la révolution; ce sont les Society papers qui préparent en Angleterre le changement qui arrivera un jour ou l'autre;—ce sont ces journaux qui sapent lentement mais sûrement le sentiment de respect superstitieux qui entourait la royauté en tant que royauté; une lumière crue est projetée sur les moindres actions de ceux qui tiennent à cette royauté, et il est indubitable que cette lumière enlève beaucoup à l'illusion. Et ce qui constitue le vrai danger de cette littérature, c'est précisément qu'elle n'est pas haineuse: rien ne révolte, rien ne provoque une explosion de sentiments contraires, mais on s'habitue à voir qu'en réalité il y a bien peu de chose sous ces oripeaux devant lesquels on s'inclinait par habitude. Les critiques portant sur les actions de la reine et de ses enfants sont celles qu'on se figurerait seulement possibles dans une presse hostile; eh bien, pas du tout, il paraît que c'est par affection qu'on les morigène ainsi; en vérité Shakespeare avait raison: «Familiarity breeds contempt» (la familiarité engendre le mépris). La familiarité est poussée présentement, au delà des limites permises, le mépris n'est pas loin, il est peut-être déjà là.

Le «potin» est maintenant devenu une institution sociale, et est passé à l'état de besoin, d'appétit qu'il faut absolument satisfaire. On ne s'imagine pas jusqu'où cela est poussé, et la liberté et la désinvolture avec lesquelles se franchit le mur Guilloutet,—il est loin le temps où l'Anglais pouvait dire que sa maison était une forteresse.—La reine, le prince de Galles et sa famille sont les moins épargnés, et leurs affaires particulières, leurs espérances et tout ce qui les concerne, est discuté sur un ton d'égalité, et même de supériorité qu'on conçoit à peine. Il a fallu, pour en arriver à oser se mêler à ce point des affaires du voisin, un pays où le duel est discrédité, et où la seule ressource contre certaines impertinences est l'appel aux tribunaux, parti extrême, qui fait hésiter les plus braves.

Il est advenu de cette presse potinière ce qui est arrivé avec une certaine presse, en France; les hardiesses les plus téméraires d'il y a vingt ans sont tombées au rang de gentillesses assez fades. En Angleterre on a été de l'Owl (le hibou) au Modern Society, et le pas franchi est effrayant! L'Owl, lorsque son premier numéro parut, fut jugé une entreprise extrêmement osée; édité dans un format élégant, composé de quelques feuilles seulement, il servait à ses lecteurs des articles courts, bien tournés, racontant en termes choisis et voilés les nouvelles et les scandales du jour. Pas de noms, des insinuations à peine, tout cela dans le ton de la bonne compagnie; il fallait en être, du reste, pour trouver intérêt à ce joli petit journal. Sa rédaction fut d'abord un mystère, bientôt percé, mais qui était cependant assez bien défendu pour ajouter au piquant de ses informations. On sut qu'Algernon Borthwick, alors, comme aujourd'hui, directeur du Morning Post; alors, comme aujourd'hui, homme d'esprit et homme du monde, en était le fondateur et l'inspirateur; il avait groupé autour de lui un cercle de «Hiboux», oiseaux de choix, dont les conciliabules secrets excitaient la curiosité publique; le succès du Owl fut très grand, mais on s'adressait à un public trop restreint, l'entreprise ne fut pas continuée.

Quelques années après, un joli garçon du nom de Bowles, fort goûté des femmes qui le déclaraient plein d'esprit, fonda le Vanity Fair (foire à la vanité). Ce fut le commencement du reportage à outrance, les cancans mondains étant la seule raison d'être du nouveau journal qui annonçait les nouvelles avant même que les intéressés en fussent avisés! Le goût de se voir imprimé se développa comme une épidémie; ce n'était plus la simple nomenclature du Morning Post ou du Court Journal, mais de véritables articles louant la beauté, approuvant ou désapprouvant ceci ou cela, enfin le ton d'une caillette mal élevée. Le genre était fondé, aujourd'hui c'est une puissance. On ne peut vivre à Londres sans lire le World ou le Truth; ces deux feuilles se rencontrent sur toutes les tables, et leurs colonnes serrées sont avalées avec délices.

Madame de Sévigné écrivait que la mauvaise compagnie est infiniment préférable à la bonne, parce qu'on a moins de peine à s'en séparer; dans le même ordre d'idées, on peut dire que les indiscrétions ultra épicées de quelques feuilles parisiennes sont moins dangereuses pour le goût public parce qu'elles n'auront jamais qu'une catégorie spéciale de lecteurs. Ces lecteurs trouveront, sans doute, un plaisir particulier et sauvage à deviner les noms que cachent des pseudonymes complaisants, mais, en somme, ils ne s'intéressent réellement qu'aux faits et gestes des débonnaires personnes dont le nom ne se dissimule pas plus que la personne, et quant aux échos de journaux comme le Figaro, le Gaulois ou le Sport, ce sont des riens, et la nomenclature de quelques fêtes, avec l'ébruitement des déplacements de la reine Isabelle ou autre Majesté dans la dèche, en fait le principal attrait; ce n'est pas encore cela qui gâtera l'estomac public.

Mais prenez un numéro de Noël du Truth, et vous verrez ce qu'on se permet de dire à l'héritier du trône. A peine, en France, dans cette France républicaine, critique-t-on faiblement l'amitié d'un prince d'Orléans pour le baron Hirsch; en Angleterre, l'engouement du prince de Galles pour ce même baron est l'objet des plus sanglantes critiques; les Society papers se sont arrogé droit de haute et basse justice sur les actions des grands, et ils leur disent leurs vérités, qui, comme jadis celles du père Bonhours, sont souvent des injures.