Le succès de l'Américain s'explique par un côté spécial du caractère anglais, cette volonté d'ignorer certaines choses; l'Américain est un personnage anonyme pour ainsi dire, on peut commodément feindre ne rien savoir de son passé ni de la source de sa fortune, ce qui est moins facile vis-à-vis du nouveau riche qui est de provenance nationale. L'amour-propre souffre moins d'amener une épousée de New-York ou de Washington que de la prendre à l'ombre d'une usine; il y a là une nuance qui a été très commode à l'orgueil héréditaire, puis l'Américain est un être particulier dont, à l'occasion, la vulgarité sera traitée de couleur locale, ce qui n'est pas le cas pour un compatriote. Il ne faut pas oublier non plus que cette sorte d'uniformité de gens bien élevés n'existe pas en Angleterre, et que les manières de voir, les façons, les habitudes de la grande classe moyenne ne sont pas du tout celles de la classe supérieure; on ne s'y trompe pas lorsqu'on connaît l'une et l'autre, et par conséquent la fusion est bien plus difficile.

Le duc de Westminster, bien qu'immensément riche, a vendu dernièrement, à un prix de fantaisie, Cliveden, sa propriété favorite, devenue presque patrimoine national, à M. Astor, qui occupe déjà un palais à Londres, palais qui est mis perpétuellement à contribution, et que son riche propriétaire prête généreusement pour toutes les occasions charitables ou autres; je crois que les membres de l'aristocratie qui profitent de «Carlton House» le font un peu dans cet ordre d'idées qu'on apporte avec les relations en voyage; on accepte et on pratique des familiarités qui seraient inadmissibles chez soi. Malgré tout, l'Américain à Londres ne peut être qu'un accident, et le jour où l'on voudra le boycotter, rien de plus facile. Cette conviction rend les relations plus aisées, quelque écrasante que soit la supériorité de l'argent. Le juif aussi est plus ou moins un exotique, sauf les Rothschild qui sont arrivés à faire corps avec l'aristocratie anglaise; ils ont cessé de se marier entre eux, et dans leurs demeures privées n'ont qu'un luxe de bon aloi. Dernièrement encore je voyais le matin, au parc, lady Rothschild, femme du chef de la maison; elle était aussi mal et aussi simplement mise qu'une duchesse de la vieille école; avec cela la tournure d'une bourgeoise de la rue de la Victoire; car la marque de race est indélébile, et celle-là, fille d'un Rothschild qui fut rabbin, en a le type le plus marqué; mais enfin il est bien certain que, vêtue ainsi, son voisinage n'était pas écrasant.

Les premiers à être corrompus par ce changement de la vieille société ont été les jeunes gens; autrefois les bonnes grâces des nobles maîtresses de maison leur étaient nécessaires pour faire leur chemin dans le monde, aujourd'hui ce sont eux qui sont nécessaires aux maîtresses de maison. La plupart du temps ils sont invités par des tiers; le sans-façon qu'ils ont apporté chez les parvenus indigènes ou étrangers, ils le conservent comme manière définitive; la politesse la plus élémentaire est mise de côté, celle même de se faire présenter à son hôtesse. De l'excès de conventionalité on est tombé dans l'excès de cynisme: des fils de famille n'ont pas rougi de servir (moyennant finances) de recruteurs à des tapissiers ou à des couturières; eux-mêmes sont devenus couturiers et recommandent l'article à leurs danseuses; il y a là le plus lamentable renoncement à la dignité personnelle, la véritable nécessité n'ayant rien à invoquer là dedans, et une société aristocratique qui ne saurait pas sauver ses membres d'une telle humiliation serait indigne de subsister.


La sorte d'abdication volontaire de la reine est responsable en grande part de tous ces changements. Un prince jeune et aimable, relativement pauvre, s'est vu déléguer la tâche souvent onéreuse de remplacer la royauté absente. Si le prince eût été riche, s'il eût eu derrière lui une reine et mère toujours prête à payer ses dettes, alors il aurait pu tenir, et il aurait sûrement tenu son rang, sans aucun des accomodements où il s'est laissé aller peu à peu et qui ont cumulé dans des amitiés compromettantes: les fameux W..., de baccara et scandaleuse mémoire, et la familiarité d'un trop riche baron.

Personne ne s'est cru trop fier ni trop haut placé pour dédaigner ce que la royauté acceptait; l'avènement anticipé de ce ménage, personnellement profondément sympathique, a été un vrai malheur pour la société anglaise. La princesse, aimable, douce et populaire, élevée dans une cour très simple, n'a pas su imposer les façons sérieusement respectueuses qui auraient seules convenu; elle a voulu avoir des amis, et a traité ses amis sur un pied d'égalité. Les mœurs faciles de l'héritier présomptif ont encouragé les mœurs faciles chez d'autres; le ton de Marlborough House n'a pas été du tout celui d'une cour. La princesse, jolie et élégante, aimant la parure, a exercé une influence toute de frivolité et de douceur, et les vertus privées, excellentes en soi, ne répondent pas toujours à celles nécessaires aux princes; récemment encore, un journal très bien informé et bien noté, parlant du prince de Galles et de ses filles, disait (en manière d'éloge) que les relations des princesses avec leur père sont celles de sœurs avec un frère aîné très aimable et très cheery (gai).

Le sentimentalisme purement allemand de la vieille reine a aussi exercé une influence débilitante; le génie anglais a quelque chose d'extrêmement viril et ne se porte pas facilement aux regrets superflus; même une sorte de pudeur morale aurait interdit dans les classes élevées l'étalage public d'une douleur privée. Sur tous ces sujets une réticence acquise était devenue une seconde nature. La reine, au contraire, en véritable Allemande, a donné à sa douleur conjugale un caractère de fétichisme; loin de la cacher, elle l'a révélée à tous; les portraits, les médaillons, les monuments commémoratifs en ont été les signes extérieurs. Dans d'autres temps, une femme de ce rang qui se serait sentie frappée ainsi aux sources mêmes de la vie, ou se serait retirée dans un cloître, ou aurait abdiqué, cela aurait eu une sauvage grandeur; mais cet affichage persistant pendant trente ans du même sentiment s'accordant avec tous les adoucissements d'une existence royale, sans les corvées et les contraintes de la royauté, a quelque chose d'énervant. Un goût théâtral se mêlant aux actions ordinaires de la vie s'est répandu en Angleterre, le pays du monde le moins porté par tempérament national à ce genre d'ostentation. Le factice a pris la place du naturel, la vie est devenue une exhibition scénique. On veut paraître artistique, esthétique, «up to date», qui correspond à fin de siècle, il s'est fait un méli-mélo de sentimentalité à froid, d'incrédulité et de cynisme affecté. On peut dans la société anglaise d'aujourd'hui professer les théories les plus subversives, se déclarer incrédule est d'un ragoût assez bien porté; et les premiers penseurs de l'Angleterre ont étouffé sous une férule puritaine! Et Stuart Mill, il y a quarante-cinq ans, n'osait pas publier ses livres, de peur du scandale furieux que provoqueraient ses doctrines; à l'heure qu'il est le blasphème n'est pas pour déplaire! L'état d'esprit de la société anglaise contemporaine ressemble un peu à celui de défroqués, la peur de ce qu'ils ont laissé derrière eux les fait courir à de bruyants excès.

Cette société, dans sa classe supérieure, est malade et très malade; elle a dépouillé ses anciens, lourds mais solides préjugés et les a remplacés par rien.

Heureusement, pour lui rappeler les grandeurs d'antan et ses saines traditions, l'Angleterre a encore les mollets de ses valets de pied: aussi longtemps que ces mollets seront en honneur, aussi longtemps que le bas de soie sera l'ambition des beaux hommes d'une certaine classe, la vieille Angleterre n'aura pas vécu; et ces mollets sont encore fort beaux et fort respectés, on les voit sur le seuil des grandes maisons, on les voit même sur le trottoir, roulant le tapis qui a permis de marcher jusqu'à la voiture, et les jours de «Drawing room» ils se raidissent, immobiles, derrière le carrosse de gala,—et les gamins les gouaillent, mais les envient.—La domesticité en Angleterre est peut-être le corps social le moins déformé, il est encore jaloux de ses prérogatives, convaincu de son importance; tant que des personnages à mine d'ambassadeur consentiront à vous précéder sur des escaliers, et que des Adonis couvriront leur chef de poudre, il y aura une pairie héréditaire, et c'est ce qui me fait espérer qu'elle ne disparaîtra pas de sitôt.

Seulement, les intérieurs plus modestes commencent à avoir de la peine à trouver des serviteurs mâles, et il est très reçu maintenant d'avoir plusieurs femmes, et le service n'en souffre nullement. Le domestique anglais n'a du reste jamais été que pour la parade, toute besogne fatigante a toujours été accomplie par les femmes; elles continuent, mais une créature supérieure de leur propre sexe est préposée aux fonctions de luxe; elles ont extraordinairement bon air, ces parlour-maids élancées, rigoureusement habillées de noir, le petit bonnet blanc et le tablier de mousseline en bavette; elles possèdent les solides traditions de respect silencieux, ce sont des aristocrates, des personnes ayant conscience de leur propre dignité et de la beauté de l'édifice social qui leur a donné des inférieurs.