Depuis quelques années tout cela a radicalement changé; les femmes ont osé relever la tête, elles ont cherché leur voie, et à côté d'excentricités inévitables ont atteint un légitime affranchissement. L'idéal parfaitement rationnel, en somme, de l'Américaine, to have a good time (avoir un bon temps) est devenu celui des Anglaises, la médiocrité suffit de moins en moins et la chimère des préjugés s'affaiblit et disparaît avec une rapidité vertigineuse, les exemples sont partout.

A l'enseigne du Rouet qui tourne, dans Fulham road, lady M..... tient un magasin de curiosités et arrange d'une façon exquise sa devanture, mélangeant les narcisses aux objets d'art, groupant les bibelots et les vieux meubles!—Voilà où en sont les «ladies» aujourd'hui, elles ouvrent boutique, étant d'avis qu'il n'est pas de plus sot métier que de n'avoir pas d'argent; les unes s'affublent de noms de guerre et se font modistes ou couturières. Madame Lierre, dont les chapeaux sont fort bien notés, appartient à ces dix mille du haut qui paraissaient jusqu'ici une classe à part, et, dans ces transformations sociales, elles apportent une crânerie particulière qui provient précisément de la force des préjugés au milieu desquels elles ont d'abord vécu. Le côté louche et un peu suspect, à nos yeux, de la boutique remplie de fleurs, de la grâce féminine servant d'amorce et d'appât leur échappe; elles ne voient que le côté hardi, indépendant et rémunérateur de l'entreprise; elles sont encore une minorité, mais soyez tranquilles, l'exemple est donné, on ne s'ennuiera plus désormais, en cas de revers ou de diminution de fortune, à faire ces besognes tristes qui semblaient seules convenir à une gentlewoman; on ne saura plus même bientôt ce qu'est une gentlewoman, ni la signification de ce mot, exquis dans son raffinement, car il ne voulait dire ni la richesse ni même la naissance, mais cette sorte d'aristocratie de l'être supérieur dont l'existence était régie par des lois mystérieuses, franc-maçonnerie d'honneur, de pureté, de délicatesse: tout ce qui était mercenaire et grossier, tout contact avec la foule vulgaire était nécessairement en horreur à la gentlewoman. Thackeray en a peint quelques-unes de main de maître, et les a toujours faites pauvres; pauvres, et cependant si assurées dans la sécurité incontestée de leur supériorité sur les êtres riches qui les entourent; il y avait la grande tribu des veuves de soldats ou de marins, toutes ces femmes qui élevaient, avec un soin jaloux, leurs enfants dans les mêmes préjugés; les vieilles filles, nées dans le luxe, réduites à la pauvreté honnête; toutes étaient des gentlewomen, orgueilleuses de ce simple titre qui définissait leur rôle en ce monde. Et tout cela va être balayé, on s'est aperçu que, au fond, ces choses ne servaient qu'à passer fort tristement la vie et qu'il y avait mieux à faire. On a mis une enseigne à sa porte, et l'on vend de vieilles chaises à porteur, des chapeaux ou des robes, selon le goût particulier. Il est évident qu'au point de vue de la raison pure rien ne peut être plus sensé, mais il reste à savoir si l'application de la raison pure est toujours profitable. A vouloir être trop libérale et de bon accueil, à se moquer elle-même de ses vieux préjugés, l'aristocratie anglaise joue une grosse partie, et, sans être un grand prophète, on peut croire que dans sa forme actuelle ses jours sont comptés. Tout est permis à une caste fermée qui est persuadée de sa supériorité, mais du moment qu'elle abdique elle-même et prétend à la liberté d'allure du premier plébéien venu, on ne sait plus très bien ce qu'elle signifie, et il est à craindre qu'un beau jour on ne le lui demande un peu rudement. Aussi longtemps que les femmes entretiennent le feu du sanctuaire on peut avoir bon espoir, mais du moment où elles se rient et du sanctuaire et du feu sacré, il est probable qu'il ne tardera pas à s'éteindre, et le grand mouvement d'émancipation qui s'accomplit à cette heure en Angleterre vient de la femme. Il y a plusieurs courants, mais tous tendent au même but: s'affranchir de la tutelle de l'homme, vivre d'une vie personnelle. Cela vaut peut-être autant que d'aller aux Indes à la recherche d'un mari, comme il était fort d'usage, il y a trente et quarante ans, de le faire; on s'embarquait sous la protection de quelque femme d'officier, et, à peine débarquée, un célibataire affamé était trop heureux de vous emporter dans son bungalow. C'est que le mariage paraissait alors la seule raison d'être de la femme, et une fois mariée, il s'agissait, pour remplir le programme jusqu'au bout, d'avoir beaucoup d'enfants.—Une jeune reine amoureuse sur le trône, un mari fidèle à son côté et un nombre croissant de babies dans la nursery, tel était le grand exemple, l'idéal de l'Anglaise du haut en bas de l'échelle sociale. La venue du baby réglementaire était en honneur dans les familles bien pensantes, et l'on se souciait fort peu qu'il y eût ou non du pain à la maison pour toutes ces bouches. Mais voilà que partout on s'est mis à enseigner la prévoyance, que toutes sortes d'idées nouvelles sont entrées dans des cervelles résignées; on prêche avec acharnement le thrift (épargne) aux classes laborieuses, on cite pour cela à tout propos l'exemple de la France; on oublie trop que la première économie dans les ménages français est en général celle des enfants, et j'ai idée que beaucoup d'Anglaises commencent à la trouver raisonnable. L'imprévoyance est peut-être une qualité maîtresse des nations, MM. les économistes n'y ont pas assez réfléchi.

L'enfant anglais est une chose ravissante, et cela dans toutes les classes; la rage de parure, qui ne s'arrête pas au déguisement, sévit sur eux avec une intensité extraordinaire; l'enfant vient avec le chien d'espèce rare pour orner une voiture. Le côté théâtral de l'existence, qui est devenu une nécessité en Angleterre, a été jusqu'à organiser des services religieux pour enfants; l'idée est bonne en soi, mais on arrive à la déformer singulièrement le jour où, sous prétexte de dons aux hôpitaux, chaque enfant apporte à l'autel son offrande de fleurs. C'est alors un déchaînement de vanités, un luxe et une invention de toilettes, d'arrangements singuliers pour les fleurs. Les personnalités se font jour de bonne heure; la mère n'est jamais en Angleterre cette couveuse de l'âme qu'elle est si souvent en France; l'existence de celles qui avec un dévouement sans égal se font les éducatrices de leurs filles, les répétitrices de leurs fils, n'aura jamais d'imitatrices en Angleterre, et cela par la bonne raison que le lien conjugal prime tous les autres, que l'enfant n'est que l'accessoire, et que la séparation complète se fait au moment du mariage. Le grand frein de toutes les existences était le préjugé social, et il reçoit depuis vingt ans de furieux coups de bélier.


[V]

LE RÈGNE DE L'ARGENT

Le règne de l'argent est maintenant triomphalement établi dans la société anglaise, on lui a donné la première place et quelques protestations isolées n'y feront plus rien. La plupart des fiertés ont capitulé; les coteries les plus exclusives ont ouvert leurs portes, et Midas règne en maître. La société anglaise a radicalement changé ses assises; elle-même, par la bouche de ses membres les plus autorisés, le reconnaît avec un certain cynisme. Il y a vingt-cinq ans le nouveau riche, le juif et l'Américain étaient des qualités absolument négligeables; l'argent avec le rang avait l'ascendant qu'il doit exercer, mais l'argent sans autre accompagnement ne comptait pas comme valeur sociale; aujourd'hui le nouveau riche, le juif et l'Américain sont les maîtres—c'est le cas ou jamais de placer la comparaison du cheval de Troie: il est entré dans la place où l'a laissé d'abord pénétrer la curiosité, et maintenant la horde qu'il recélait s'est répandue et a tout envahi.—Il serait ridicule de prétendre que le niveau moral de la société n'en a pas été abaissé; une fois que l'argent a été ouvertement accepté comme le bien le plus désirable, toutes les nobles fictions qui soutiennent une société aristocratique se sont écroulées, et une société aristocratique qui ne croit plus à une essence supérieure et à elle-même ressemble prodigieusement à une troupe d'acteurs qui font les gestes de leurs rôles, mais savent que ce sont des rôles commandés et appris. J'ignore ce qui résultera du nouvel état social que le XXe siècle nous promet, mais il faut regretter une des plus belles choses qui soient, et qui est la société aristocratique; nulle part, dans aucune organisation, l'être humain n'est plus à son avantage, culture physique héréditaire, culture intellectuelle et morale, tout ce qui est bas et violent chez l'homme extérieurement dominé, acceptation presque passive du devoir envers le pays, envers son ordre; je ne sais si aucune société démocratique pourra produire l'animal humain aussi affiné, aussi beau, aussi élevé; la grâce et le charme des sociétés ne peut exister que dans des conditions spéciales; les courtoisies de la vie, les respects, les contraintes, les nobles servitudes, tout cela en fait partie, et surtout le trait sublime de toute noblesse, l'horreur et l'instinctive répugnance de gagner de l'argent.

Quoique l'aristocratie anglaise individuellement soit presque toute d'origine relativement récente, quoique ses plus fiers ducs descendent de Nell Gwynn, cependant, comme corps, cette aristocratie présentait un magnifique ensemble de traditions héritées, avec ce côté très particulier d'une infusion constante d'éléments nouveaux, par l'anoblissement périodique soit d'hommes politiques ou éminents, ou de grands industriels, en même temps que les fils cadets retournaient par leur descendance à la classe moyenne. Ce n'était pas un corps fermé comme celui de la vieille noblesse française autrefois; et aujourd'hui, par exemple, de la noblesse allemande ou autrichienne, c'était plutôt une institution comme l'armée, où certaines fonctions étaient héréditaires, mais où d'autres également nobles et honorables pouvaient être acquises, et conférer un rang égal. La famille, dans l'acception française, est disloquée depuis longtemps en Angleterre. Presque tous les grands seigneurs prenant femme dans la classe des gentlemen, il n'y a rien ici qui ressemble à la noblesse pauvre et infiniment fière de notre vieux continent; la noblesse prussienne, entre autres, qui est une caste jalouse, et il faut bien se le dire, avec tous ses préjugés étroits, a été l'incorruptible force de l'armée. Dans presque tous les pays d'Europe, la femme en se mariant conserve son nom d'origine et tient encore légalement à la famille dont elle est sortie; ici, au contraire, elle perd toute attache primitive, sauf d'une façon honorifique; si par exemple, étant fille de lord, elle épouse un homme de rang inférieur, elle conserve alors son titre de lady accolé à son nom de baptême, ce qui lui donne préséance sur son mari. Mais son nom d'origine est absolument perdu pour elle, et cette question: Qui est-elle née? ne s'entend jamais en Angleterre, la femme étant toujours absolument ce que son mari la fait devenir.

Malgré cela, la mésalliance par intérêt étant tout à fait contraire aux mœurs anglaises, on aurait eu honte d'en exprimer le désir, tandis que maintenant cela ne fait pas l'ombre d'un pli; et il est plus ou moins entendu que les dollars américains sont excellents pour redorer les couronnes fermées. Les fortunes territoriales ont depuis une quinzaine d'années diminué de treize à quatorze pour cent, de sorte que ce qu'on appelle les grandes fortunes représente aujourd'hui une très faible part de la richesse générale; en même temps s'est accrue d'une façon persistante la classe de capitalistes possédant des fortunes de cinq à douze cents livres par an; ceux précisément pour qui l'aristocratie est un corps social supérieur et intéressant dont on attend de grandes choses. L'aristocratie anglaise, appauvrie par des circonstances absolument indépendantes de ses efforts et de sa volonté, a cherché d'abord le moyen de s'amuser à moins de frais pour elle-même, puis ensuite à faire rentrer de l'argent dans ses coffres. Sans vouloir énumérer fastidieusement les causes diverses de la diminution croissante des grandes fortunes territoriales, il faut faire partir de là uniquement cette facilité nouvelle dans les mœurs; le parvenu riche a été admis pour ce qu'il pouvait donner, et nullement parce que la barrière des préjugés s'était abaissée; pris individuellement, chaque membre de l'aristocratie qui mange, chasse et danse chez Midas méprise parfaitement Midas. Seulement, en l'ayant autorisé à prodiguer l'argent pour la fêter, l'aristocratie anglaise a élevé l'étalon de ces magnificences hospitalières à un taux qui lui avait été inconnu aux jours de sa prospérité. Dans une société aristocratique et fermée comme l'était encore il y a vingt-cinq et trente ans la société anglaise, les membres entre eux se connaissent tous directement ou indirectement; et en fait d'hospitalité on offrait naturellement celle qui était proportionnée et relative à des fortunes dont le chiffre n'était guère un secret. Trop de luxe, tout ce qui pouvait sentir l'ostentation voulue, aurait été jugé parfaitement vulgaire. La vie de château, les fêtes à Londres étaient en rapport avec le train large et simple de la vie journalière; l'honneur d'aller à Stafford House ou dans n'importe quelle autre maison ducale n'aurait nullement été augmenté parce qu'il y aurait eu de vingt-cinq à trente mille francs de roses ou d'orchidées dans les salons! Aujourd'hui un déploiement de fleurs dans cette proportion représente les vrais éléments de succès pour une fête. Aussi une des manières économiques de recevoir est-elle de faire en son propre nom les invitations aux fêtes des nouveaux riches, lequel nouveau riche demeurera ensuite ou ignoré à tout jamais malgré ce qu'on aura accepté de lui ou, si la chance lui est favorable, sera toléré peu à peu, mais c'est une affaire de pur hasard, et les déboires sont fréquents.