Chez l'Anglais, le sentiment poétique à l'état primitif est encore intact et lui fait trouver plaisir à des puérilités qui feraient souvent rire le vieux Latin désabusé. N'est-ce pas une chose extraordinaire que de voir, à jour dit, toute une partie de la nation se parer d'une fleur en mémoire d'un mort? Ainsi le 19 avril dernier, le spectacle à Londres était vraiment curieux, hommes femmes et enfants de toutes les classes, même les balayeurs et les mendiants, portaient sur eux la primevère jaune en mémoire de Disraeli, les primevères s'entassaient au pied de sa statue, et la manifestation, sous cette forme naïve, éclatait partout avec une unanimité absolument prodigieuse. C'est un singulier phénomène que cette influence posthume de Disraeli, et il serait curieux de rechercher la part qu'il a eu au changement de mœurs et de goûts qui s'est fait dans la société anglaise. La passion de faste de «Dizzie» resté, par l'âme et l'esprit, un Oriental, est connue; on sait combien ce sémite se plaisait aux couleurs voyantes, aux riches bijoux, à la pompe des cérémonies; un des amusements favoris de sa triomphante vieillesse était de contempler, s'ébattant sur la terrasse de son château, les nombreux paons dont il aimait à être entouré et dont les couleurs chatoyantes flattaient sa vue.

Dans les romans de la jeunesse de Disraeli on voit déjà l'attrait irrésistible qu'exerçaient la richesse et les demeures somptueuses sur sa vive imagination; à la fin de sa carrière, il fallait, pour la satisfaire, qu'il investît sa souveraine de la pourpre d'impératrice des Indes: il fut vraiment le premier ministre d'une impératrice d'Orient, il en avait le type physique, la volonté, la force de domination; il avait hypnotisé la société anglaise; cette société si aristocratique, si rebelle pendant tant d'années à toutes les manifestations de charlatanisme, fut vaincue par ce maître charlatan; elle prit goût même à ses oripeaux, elle aima comme lui la magie des mots et des empires mystérieux, l'Asiatique devint le maître de l'Anglo-Saxon. Quel contraste entre celui-là et le correct Melbourne, le grave sir Robert Peel, l'élégant Palmerston, tous tellement et si foncièrement anglais; et même ceux qui, de leur naturel, n'étaient pas austères, tellement esclaves de la convention dans laquelle ils vivaient. Tel Gladstone, aujourd'hui Anglais jusqu'aux moelles, même dans une salutaire hypocrisie. Oui, assurément salutaire, et elle s'en va, elle disparaît: encore quelques années, et il n'en restera plus rien; et ce sera un grand dommage, car c'était une belle chose, après tout, que de voir une puissante aristocratie, une société si riche et si forte, tant d'êtres divers tenus en respect par quelques fictions qui suffisaient à défendre l'édifice social; c'était une salutaire illusion que de supposer toutes les femmes chastes, tous les hommes fidèles, et d'ignorer, de chasser résolument ceux qui portaient quelque atteinte visible à cette fiction. Ce respect des mots, cette pudeur de convention, provoquaient et développaient néanmoins de réelles vertus: cela s'en va; dans certains milieux, cela a déjà disparu!

Il existe en ce moment une ressemblance marquée entre la société anglaise contemporaine et la société française d'avant 89; on s'est affranchi entre soi d'une foule de préjugés religieux et sociaux; les questions les plus brûlantes sont ouvertement discutées; des esprits distingués exercent sur la pensée aristocratique le genre d'influence qu'avaient les messieurs de l'Encyclopédie; le sentiment de grandes réformes nécessaires est universel; en même temps la joie de vivre ne se ralentit nullement, le luxe a pris un essor nouveau: il s'est vulgarisé, il a pénétré dans des milieux où autrefois les principes rigoureux ne lui permettaient de se manifester que sous certaines formes acceptées et convenues. Une presse gouailleuse et insolente fait l'office de Beaumarchais et du Barbier et fouaille les vices des grands, et les grands sont les premiers à rire de la plaisanterie! Une fraction de la société anglaise s'achemine vers un paganisme élégant; l'autre, avide encore de croyances, se retourne vers le catholicisme. L'Angleterre, devenue maussade sous l'influence triste et grossière des Guelfes, revient à son génie d'autrefois, libre, hardi, joyeux; voyez Shakespeare, Chaucer et tous les vieux écrivains. La fausse pudeur n'existait pas plus pour le vieil anglais que pour le vieux gaulois, le génie anglais a été déformé par la Réforme, forcé de dévier de sa véritable nature. Il n'y a qu'à remonter l'histoire pour voir combien a été graduelle cette lente transformation qui a atteint son apogée par l'importation des moroses souverains de Hanovre. Au XVIe siècle les mœurs anglaises et les mœurs françaises étaient encore à peu de choses près identiques; elles l'étaient sur la manière de concevoir la vie et la famille. Chez les Anglais le principe primordial commun d'autorité (l'Église) ayant été répudié, peu à peu le changement s'est accompli, les mœurs sont devenues plus rudes, plus tristes, et la différence des races s'est accentuée; elle est extrême aujourd'hui, plus grande encore qu'on ne le croit, car voici des générations que le point de départ a cessé d'être le même.

La race anglaise n'a jamais été plus forte, plus elle-même que sous les Tudor, elle était alors essentiellement frondeuse et rebelle. En s'affranchissant aujourd'hui des entraves factices qui l'ont comprimée et en donnant un libre essor à quelques-uns de ses puissants instincts elle se trouve en même temps dépourvue du frein qui jadis maintenait en respect et les grands et le peuple. La vraie vérité est qu'aujourd'hui l'Anglais des classes supérieures ne respecte plus beaucoup de choses, et ce qu'il y a de saisissant c'est que cette émancipation de la pensée et des mœurs coïncide avec la prépondérance de l'influence féminine. Cette prépondérance est devenue et menace de devenir toujours plus un des importants facteurs de l'état social.


[IV]

AU ROUET QUI TOURNE

Dans la vraie tradition anglaise le principe de la subordination au mâle était absolu; quelle que fût l'indignité de l'homme, la femme mariée était supposée devoir à son mari une affection humble et servile, cette subordination était tellement entrée dans les mœurs, elle avait pénétré si avant dans l'âme des femmes anglaises qu'on a vu de nos jours des créatures d'élite comme une madame Carlyle accepter de n'être que la servante de leur mari. Il y a une vingtaine d'années, la presse anglaise par un de ces plébiscites d'opinion qu'elle affectionne, agita la question de savoir si dans certains cas, ivrognerie habituelle ou débauche incorrigible, une honnête femme avait le droit de quitter son mari et de se soustraire au risque de mettre des malheureux au monde? L'opinion publique se prononça nettement pour la négative et les femmes, qui avaient revendiqué la légitimité de ce droit, furent généralement considérées comme manquant d'un certain sens moral.