[III]

L'ESPRIT NOUVEAU

L'esprit nouveau, celui qui souffle depuis vingt ans, renversant le vieil édifice puritain, continue son œuvre sans repos ni trêve, et a changé, change tous les jours de plus en plus le côté extérieur de l'existence anglaise; le goût de ce qui est beau, délicat, superflu, est poussé aujourd'hui à l'extrême et à un point qui aurait été sûrement jugé immoral par les générations précédentes.

En vérité, il y a une source de volupté particulière, mais très sensible, dans le contraste entre l'atmosphère de cette ville en décembre, écrasée par un brouillard effroyable, morne, épais, tangible, puant, entre ces ténèbres permanentes, ce mur mou et sombre qui semble vouloir tout étouffer, les êtres, la lumière, et les sons, et la recherche partout vers la clarté, la blancheur, l'élégance, la fraîcheur. Il y a, par exemple, une sensation indéfinissable à passer de la rue dans un de ces intérieurs arrangés par Liberty, auxquels la douceur des tons, la sobriété des ornements, la légèreté des lignes, l'harmonie parfaite prêtent un charme profond et subtil; cela n'est pas du grand art, cela ne tient à aucun style en particulier, et cependant ces pièces éclairées à la lumière blonde et pure de l'électricité, dont les lampes semblent de grosses fleurs lumineuses, procurent un état d'esprit voisin de celui que donne la vision d'une de ces chambres idéales entrevues dans un coin de tableau des Primitifs; cela est charmant, intime et infiniment poétique, car il y a une très réelle poésie dans le pli de certaines étoffes, dans les teintes fondues mystérieuses de ces gazes si douces; il y a une séduction caressante dans ces couleurs claires où rien ne heurte l'œil, où rien même ne l'arrête, mais où tout le repose; le soin du plus léger détail, de la fleur unique dans le vase bleu ou jaune à forme élancée, a un rappel de l'Orient, de ce Japon si raffiné, où la créature humaine trouve ses délices à la fête des cerises et à celle des chrysanthèmes! C'est quelque chose du même genre qui existe maintenant en Angleterre, chez cette nation réputée grossière et rude. La passion du joli, des teintes harmonieuses, se répand de proche en proche; dans tous les intérieurs il y a un effort dans ce sens, l'embellissement est devenu une nécessité reconnue, et l'aménagement de certaines demeures, non point parmi les grandes et magnifiques, mais parmi les modestes, celles qui répondent à un appartement de quatre à cinq mille francs, est fait pour surprendre. Le côté plastique est recherché en tout, la rage d'ornementation, pour la table notamment, est générale, et des objets charmants, d'un goût vraiment pur, sont accessibles à toutes les bourses un peu aisées, les cervelles des femmes sont occupées à des inventions de raffinements nouveaux, et il faut lire les journaux à clientèle féminine pour se figurer la part que l'ornementation et l'embellissement du home tiennent maintenant dans les préoccupations.

Ce peuple devient aussi sensuel que les Italiens de la renaissance. A l'exposition des œuvres d'un peintre à la mode, l'artiste avait imaginé, pendant ces glaciales journées de décembre, de remplir la salle de violettes odorantes; il fallait que la sensation fût complexe, et elle l'était évidemment; un autre y ajoutera, sans doute, une musique douce et lointaine. Du reste, on ne peut se figurer le soin du cadre qu'on apporte ici, et ce qu'il y a loin de cela à la froide et triste salle de la rue de Sèze, salle lugubre, faite pour les réflexions chagrines, et où rien ne prépare à la jouissance de la couleur.

Voici, par exemple, Burne Jones qui a exposé quatre tableaux seulement: Une légende, dans une des salles de Bond Street. La pièce est exactement de la grandeur qu'elle doit être, chauffée et éclairée à miracle, précédée d'un élégant escalier lumineux et gai, et l'esprit se trouve naturellement porté vers un ordre d'idées qui lui permet de s'identifier avec celles que l'artiste a voulu provoquer. Ces quatre tableaux disent une infinité de choses; c'est là toute l'Angleterre nouvelle, subtile, raffinée avec un côté peut-être enfantin, qui est si propre aux longs espoirs et aux patients travaux. Cette «Légende de l'églantier» est tout bonnement l'histoire de la Belle au bois dormant, que l'artiste a illustrée avec une conscience, un labeur, un soin merveilleux. D'abord il faut quelques instants pour se ressaisir et se mettre au point devant le premier tableau, car c'est, à première vue, confus et extraordinaire, un fouillis inextricable d'épines énormes, éclairées çà et là de quelques pétales effeuillés d'un blanc rose; et au milieu de ce dédale, couchés à terre et endormis, les chevaliers que le sommeil a terrassés, et que les broussailles ont enveloppés sans qu'ils puissent arriver à la princesse; dans le coin du tableau, un seul, le chevalier magique, devant lequel s'écartent d'elles-mêmes les ronces et les épines, est debout, les yeux ouverts, et c'est l'unique dans toute la composition dont les paupières ne soient pas closes. On ne peut décrire la sorte d'attirance mystérieuse qui émane de ces quatre tableaux,—tout ce que Burne Jones a mis dans la figure solitaire de ce chevalier, tout ce qu'il symbolise et tout ce qu'il représente, et l'impénétrable tristesse de ce fouillis de ronces et d'épines.

La seconde composition montre le roi et la cour au moment où ils ont été saisis par le fatal sommeil, et tous ces visages endormis ont une expression intense, la pensée passe sur tous ces fronts penchés.

Le troisième tableau, le plus délicieux peut-être comme arrangement, comme type de beauté, figure une cour intérieure dans quelque idéale demeure du moyen âge; des jeunes filles sont immobiles autour de la margelle du puits près duquel le magique assoupissement s'est emparé d'elles; une autre a laissé tomber sa tête sur le métier à tisser, devant lequel elle était assise. La couleur est partout exquise, celle des vêtements, celles du cadran solaire, de la mosaïque de marbre transparent, qui pave cette cour féerique; c'est proprement un charme que de contempler cela, et cette atmosphère qui semble faite pour des vols de colombe. Mais où le sentiment d'une pureté et d'une virginité impolluée atteint son entier épanouissement c'est dans le quatrième tableau, celui qui représente endormie la princesse enchantée. Elle est là, vêtue de blanc, les cheveux blonds chastement épars comme un voile; la baguette puissante de la fée a fermé ses yeux, ses yeux si beaux, ses yeux si doux! La candeur innocente de son front, de tout son être est inexprimable; elle a bien «ce quelque chose de lumineux et de divin» dont l'a gratifiée le vieux Perrault. Couchée sur un lit merveilleux, la tête appuyée sur un oreiller rose et argent, elle dort depuis cent ans! et, à ses pieds, dorment ses femmes. Sur le tapis magnifique sont épars des objets rares et précieux, une cassette, un luth; une lumière irréelle et ravissante plane sur tout, et une longue branche d'épines s'étend mystérieuse et serpente au-dessus des figures endormies. Le prince va entrer tout à l'heure et dissipera tout cet enchantement!

Des centaines de personnes iront voir ces tableaux et y trouveront un plaisir extrême, et il est évident que c'est là un signe des temps, et que même dans une élite, un goût aussi délicat et aussi fin, pour des compositions d'une spiritualité si élevée et en même temps d'une beauté si sensuelle, est remarquable.

Ce goût presque extravagant pour le côté plastique de toute chose a pénétré même la politique, et une fleur, la primevère, est devenue l'emblème sérieux d'un grand parti.