CLUBS DE FEMMES
Aller au club est en train de devenir pour les femmes une occupation naturelle et légitime. Les avantages de liberté, de confort et d'élégance que présente le club masculin n'étaient pas pour échapper aux femmes avancées, comme elles s'intitulent fièrement, qui veulent la vie plus douce et plus facile pour elles et pour les sœurs, et qui ambitionnent la possession des mêmes privilèges dont jouissent les hommes. Comme l'œuvre de la revendication sociale de la femme a pour porte-voix en Angleterre des femmes riches et irréprochables, haut placées dans le monde, elle a pris un caractère spécial et s'est élevée au-dessus de ce quelque chose qui, en France par exemple, ressemble beaucoup plus à la clameur de l'envie qu'à l'appel sérieux vers une égale justice et qui a revêtu par ses manifestations saugrenues un caractère presque burlesque. En Angleterre, au contraire, tous les efforts sont pratiques et efficaces; le jour où des femmes ont désiré secouer le joug qui les empêchait d'avoir un club, elles s'y sont prises de façon à réussir, et les clubs de femmes à Londres, déjà florissants et appelés à un avenir de succès, ont un cachet parfaitement distingué et rassurant, ce qui n'empêche nullement un grand nombre de leurs membres d'avoir des idées parfois profondément subversives.—Nous prenons un club typique, celui des Pioneers (Pionniers), dont l'emblème peu modeste est une hache, avec laquelle ces intrépides combattantes se proposent de défricher l'épaisse forêt du préjugé. Leur œuvre n'est pas mince, mais il ne faut pas douter que malgré leur nombre encore restreint, elles n'arrivent à faire une bonne entaille. L'esprit qui anime ces deux cent quatre-vingts femmes, de grades et de conditions si variés, depuis la dame d'honneur d'une princesse de la maison royale jusqu'à l'actrice, est exprimé par l'inscription en grosses lettres, placée au-dessus de la grande porte de leur très joli et très élégant salon.—Voici ce qu'on lit: Ils disent. Qu'est-ce qu'ils disent? Laissez-les dire.
Tout d'un trait, elles sont parvenues à ce point unique, absolu de liberté, qui consiste à s'affranchir de l'opinion d'autrui. Dans un pays qui, il y a vingt ans, était sous la férule de l'imaginaire Mrs Grundy, personnage représentatif de tous les préjugés, de toutes les convenances, il faut avouer que c'est un beau progrès, et ce progrès est réfléchi. Ces deux cent quatre-vingts femmes, qui en somme sont une élite, ont pour toujours répudié le rôle d'holocauste que la société octroie depuis des siècles si généreusement à leur sexe, et ayant connu le bienfait de s'appartenir, elles sont avides de procurer l'affranchissement de leurs sœurs pauvres et opprimées. L'apostolat est naturel au caractère anglais et convient très bien à l'aplomb qu'ont généralement les femmes de cette race. Pour la plupart (les catholiques étant en minorité) elles ont eu, dès leur enfance, l'habitude de la discussion religieuse et du prosélytisme individuel, celle aussi de se former une opinion, et un point d'appui absolu leur a fait défaut à toutes. La véritable puissance occulte en Angleterre a été pendant longtemps et surtout pendant ce siècle-ci, l'hypocrisie officielle; on la respectait, comme en pays vraiment catholique on respecte l'Église.—Aujourd'hui on se tient dans la lumière, chacun pense et agit suivant son inspiration. Dire que cet état de choses ne produit pas d'extraordinaires confusions serait contraire à la vérité, mais pourtant au milieu de ce chaos d'œuvres multiples surgies d'imaginations exaltées, il en est une qui est l'œuvre maîtresse, celle à laquelle un nombre considérable de grandes dames consacrent leur temps, leur fortune et leur influence c'est celle de la Tempérance, et elle est vitale. On ne pourra jamais exagérer les ravages de l'ivrognerie en Angleterre, ni ses conséquences parmi les femmes de la classe pauvre, non seulement par le fait qu'elles s'y adonnent et y perdent tout sentiment humain, mais par les abominables traitements qu'elle leur procure de la part des hommes, maris ou amants, les violences auxquelles toutes ces malheureuses sont soumises sont atroces, la fréquence des visages tuméfiés est effrayante, et aussi longtemps qu'il en sera ainsi, tous les autres efforts seront vains.—Ce n'est donc pas uniquement pour se reposer, lire et fumer que les membres des clubs de femmes se réunissent; toutes les misères de la vie des femmes sont librement discutées, et pour la première fois les personnes intéressées ont voix à la question.—Il est très évident que si toutes les femmes étaient mariées, tous les mariages fortunés, le club féminin serait un non-sens, mais, étant données les ordinaires conditions de l'existence humaine, il remplit une lacune, et pour un grand nombre de femmes de cœur et d'intelligence, il supplée à un besoin véritable. Dans les pays catholiques—car il faut toujours en revenir là, pour bien comprendre les mœurs anglaises,—l'Église avec la multiplicité de ses œuvres, avec ses couvents qui répondent aux aspirations les plus diverses, offre un débouché aux natures que les lois moyennes de la vie ne satisfont pas. En pays protestant, des voies particulières sont cherchées par ces natures d'exception, et il en résulte de biens singuliers mélanges de philanthropie et de mondanité.
Certes, le type de la femme militante et masculine n'est pas sympathique, il ne s'ensuit pas qu'il ne soit pas respectable.
La présidente et fondatrice du Pioneer Club incarne tout à fait ce type; elle est riche, elle est mariée, et sa vie est un mouvement perpétuel. Comme en Angleterre changer de nom est une formalité sans conséquence, elle a commencé, en héritant de son père, par reprendre le sien propre, qui est fort ancien, elle a ensuite fermé tous les cabarets situés sur ses propriétés, et les a remplacés par des cafés de tempérance: orateur, elle parle continuellement et à ses tenanciers et en public; dans la vie privée, elle joue la comédie avec passion; elle est en outre musicienne, collectionneuse de curiosités, enfin son existence est multiple. Très populaire, très influente, elle est toute désignée pour être une des premières femmes qui siégera au Parlement et, soyez-en sûr, elle ne doute pas d'y prendre part un jour: tout cela est souligné par un habillement et une coiffure qui donnent à son portrait en buste l'exacte apparence d'un homme,—et, on a beau dire, ceci est déplaisant.
J'insiste sur l'importance de ces clubs de femmes, car je suis absolument persuadé qu'ils auront une influence énorme sur la formation de la société de l'avenir et qu'avec la lassitude presque générale de servage familial et domestique, les difficultés toujours croissantes de la vie matérielle, en même temps que le développement de besoins factices, ils sont appelés à jouer un rôle très considérable.
Ce Pioneer Club est présentement dans une maison tranquille, à deux pas de Bond street; toutes les pièces sont claires et décorées avec le goût délicat qui prévaut actuellement en Angleterre: le principal salon a des murs jaune pâle et porte une frise de grosses fleurs d'iris. Tout le panneau du milieu est occupé par un tableau bien caractéristique. Dans une espèce de mer de feu s'abîme, les yeux clos, une femme couchée, au-dessus d'elle, s'élevant du mouvement de la Liberté sur la colonne du 29 juillet, une autre femme l'étoile au front surgit. Au premier abord cette composition énigmatique étonne; en voici la glose. La femme qui disparaît, c'est la femme du passé, l'autre c'est la femme de l'avenir! Il faut ajouter que l'une et l'autre sont dans le costume de notre première mère!