Les aspirations supérieures qui occupent l'esprit de certains membres du cercle ne les rendent évidemment nullement indifférentes aux choses extérieures. Au premier étage se trouvent deux salons, le vestiaire et le fumoir: celui-ci a été dissimulé avec soin, car, sur ce point, le courage moral manque encore un peu, pourtant cela n'a pas empêché de l'installer avec les divans bas les plus voluptueux et les vastes coussins les plus moelleux: mais à cette fausse honte, à propos de ce fumoir, on retrouve bien l'Anglaise. Au second étage, on trouve la Chambre du silence, où les membres peuvent aller lire et travailler; une inscription au-dessous de la glace rappelle que le silence est d'or; du reste, les devises sont en grand honneur dans cette maison; celle de la salle à manger m'a paru bien singulière: «Aime-toi en dernier.» On ne dira pas qu'on pousse à la consommation; enfin même saint Augustin a été mis à contribution et exhorte les membres du Club à avoir «dans les grandes choses l'unité, dans les petites la liberté, et dans toutes choses la charité».


Voilà qui est bien, et les Pioneers ne se tromperont pas beaucoup si elles pratiquent tous ces excellents conseils, qu'une sage prévision leur remet sans cesse devant les yeux. Pour être indépendantes, ces dames n'ont pas répudié la société du sexe fort, et le mardi les hommes peuvent être invités de même que, dans un grand nombre de clubs d'hommes, on a le droit maintenant, à certains jours, de faire cette même politesse aux femmes; enfin il existe un club mixte (l'Albermale). Les sujets les plus divers sont à l'ordre du jour au club des Pioneers; une salle est réservée pour les conférences, et des coteries à noms variés s'y succèdent; on parle beaucoup, et il y a là une soupape qui, au fond, est sans inconvénient, tandis que se sentir rattachées à un groupe est, pour nombre d'isolées, un bienfait inappréciable. Aujourd'hui, en Angleterre, les femmes s'occupent hardiment des questions qui les regardent, et se sont avisées par exemple, que, sur le mariage et la prostitution, elles en avaient peut-être autant à dire que les hommes; même pour certaine d'entre elles, les deux sont synonymes, et, à l'heure qu'il est, une romancière, dont les œuvres sont lues et commentées avec passion, aborde hardiment ces sujets sous leurs aspects les plus réalistes; elle est, au fond, la voix qui a crié tout haut ce que des milliers de femmes ont pensé sur la révoltante inégalité du mariage, non seulement au point de vue abstrait de la soumission et de l'obéissance morale, mais au point de vue matériel, en livrant, sans la moindre hésitation, la pureté au vice. Madame Sarah Grand a osé dire qu'il y avait à ce sujet une cécité morale chez l'homme et chez la société en général; elle l'a dit avec les longueurs et les répétitions qui plaisent au public anglais; elle l'a dit avec exagération, mais néanmoins, c'est une vérité qu'elle a proclamée, et les honteuses servitudes physiques qui peuvent être imposées à la plus chaste des vierges dès qu'elle est épouse ont été, par cette courageuse femme, dénoncées pour ce qu'elles sont: des abominations.


Il se fait un grand réveil dans le cœur de la femme anglaise, et il y surgit une pitié toute nouvelle; je ne suis pas tout à fait sûr qu'il n'y ait pas quelque chose de morbide dans ce besoin de s'occuper de plaies sociales, et surtout de le faire aussi bruyamment, mais en même temps nul ne peut contester l'urgence à apporter des remèdes au désastreux état de dégradation où naissent, vivent et meurent tant de femmes; la pensée de leurs souffrances trouble celles qui ne souffrent pas, et les bonnes volontés se lèvent de tous côtés.

Les femmes ont voulu tout voir et connaître; elles se font journalistes, et en cette qualité ne reculent devant aucune épreuve. En voici une qui a vingt-quatre ans, avenante de visage, elle est veuve et fait partie de l'état-major de l'une des feuilles les mieux informées de Londres; on lui demande d'écrire un article sur les femmes qui vendent des fleurs sur la voie publique. Qu'est-ce qu'elle fait? elle revêt leur costume, et se tient deux jours durant, un évent devant elle, au coin de Piccadilly, offrant des bouquets, et ne reculant devant aucun colloque—puis, suffisamment édifiée, elle compose son article, et reçoit les chaleureuses félicitations de son directeur; et des épreuves de ce genre, elle les a multipliées: elle a couché au Work-House, elle ne se dérobe devant rien, car elle s'est passionnée pour sa besogne; chez elle, comme chez la femme écrivain que je citais, comme chez les femmes qui haranguent en public, la modestie féminine a totalement disparu et ce n'est pas de l'impudeur, c'est plutôt, il me semble, comme un endurcissement d'épiderme; elles ne perçoivent plus les sensations qui auraient révolté des créatures plus délicates; le but est devenu la grande chose, et si on attrape un peu de boue pour l'atteindre, il n'y a qu'à se laver en arrivant; la timidité et l'enfantillage ont perdu tous leurs droits séculaires; on marche rapidement à un état social où la femme ne se trouvera plus tenue de rendre compte de sa vie privée à qui que ce soit, et revendiquera sur ce point la liberté dont jouissent les hommes. En fait, les réputations se ménagent surtout en vue du mariage; dès que le mariage devient indifférent, il ne reste plus que le souci de la réalité, dont la connaissance suffit aux sincères, et rien du tout pour les autres.


Voici par exemple deux familles composées de femmes qui donneront un échantillon de la façon dont s'entend la vie aujourd'hui. Dans la première, la mère est veuve d'un professeur à Cambridge, c'est-à-dire tout ce qu'il y a de plus honorable; elle a quatre filles dont l'aînée a trente ans, toutes cinq possèdent l'indépendance matérielle; la mère, déjà âgée, a des opinions politiques très avancées et parle continuellement dans les réunions publiques, elle vit seule; la fille aînée, qui est journaliste, habite un appartement de garçon et possède toute l'indépendance d'un jeune célibataire, elle est intelligente, heureuse et irréprochable; la seconde s'est donnée aux hautes études et professe l'histoire à Girton; la troisième, a fondé une entreprise agricole afin de voir s'il ne serait pas possible de faire gagner la vie aux femmes comme jardinières, et déjà cette idée a grand succès et paraît très pratique à l'application; la quatrième enfin est sculpteur; chacune vit chez soi pour soi et, il faut lâcher le mot, en parfaite égoïste, mais c'est la note.

Une autre famille, riche aussi et du plus respectable milieu compte quatre femmes: la mère, qui garde le foyer selon les humbles et modestes traditions d'autrefois; l'aînée des filles est matron (supérieure) dans un hôpital, la seconde consacre son temps et son argent aux œuvres de miséricorde, et la troisième, jolie, gaie, charmante, va avec une hardiesse sainte, toute seule dans les plus bas quartiers de Londres, afin de s'occuper des enfants des écoles; et le soir, l'hiver, cette fille de vingt-six ans, qui est charmante, je le répète, descend dans les rues où l'on peut tout craindre, et les traverse sans peur, pour aider à donner aux plus déshérités des déshérités des soirées heureuses, car c'est une œuvre, aller amuser, occuper, tous ces petits dont la vie n'est qu'une lutte douloureuse.

Eh bien, il y a dans ces mœurs quelque chose d'anormal et cette façon purement personnelle de vivre est fausse en son principe; cet éparpillement de tant de forces et de volontés détruisant la famille demeure mauvais, et je crois, pour ma part, que ces sept femmes, toutes évidemment de trempe morale supérieure, seraient plus utiles, même socialement, en fondant une famille, en transmettant leur courage et leur énergie, en fortifiant un cœur d'homme, qu'en mettant ainsi seules la main à la charrue. Mais, pour le moment, il n'y a pas à réagir contre ce mouvement, l'impulsion est donnée et paraît irrésistible. L'obscurcissement de la notion de devoir, ou plutôt la transposition de cette notion, produit chez les natures faibles des résultats singuliers; les femmes, pour gagner leur vie, adoptent les plus surprenants métiers; ainsi il existe parmi les dames (ladies) des détectives féminins; par exemple, une veuve ornée d'un nom connu et authentique voyagera sur le continent, et se trouvera par hasard suivre les pas de quelque couple en rupture de ban: elle les épie tout simplement pour le compte d'une agence, et son témoignage sera accablant devant la cour du divorce et je suis presque convaincu que celle qui exerce ce métier n'en a pas honte, toute espèce de réticence sur le sujet de gagner sa vie étant passée de mode.